Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/163

Cette page n’a pas encore été corrigée


qu’une collaboration. Collaboration singulière, unique dans l’histoire des lettres, qui n’implique aucun sacrifice : car chacun conserve intact son propre génie, en l’élargissant cependant de tout ce que l’autre possède ou acquiert. Dès que Schiller a lu le texte complet de Wilhelm Meister, qu’il a suivi, annoté, commenté livre par livre, il sent que quelque chose, dans cette œuvre, est à lui : « Je regarde, écrit-il, comme l’événement le plus heureux de mon existence que vous ayez pu achever cette production, non seulement pendant que je vis encore, mais à une époque de ma carrière où il me reste assez de force pour puiser à une source aussi pure. Les douces relations qui se sont établies entre nous m’imposent le devoir religieux de confondre votre cause avec la mienne. C’est en faisant de tout ce qu’il y a de réel en moi le miroir fidèle du génie qui vit sous l’enveloppe de ce roman, que j’espère mériter, dans le sens le plus élevé, le titre de votre ami. » Gœthe sent si bien le prix de cette amitié, qu’il écrit plus tard [1] : « J’ai absolument besoin de vous voir, car j’en suis arrivé au point de ne pouvoir écrire sur aucun sujet sans en avoir longuement bavardé avec vous. » Il n’hésite point à demander à Schiller de réfléchir à Faust pendant ses « nuits d’insomnie », et de lui dire ce qu’il « exige de l’ensemble ». Par là, ajoute-t-il, « vous continueriez, en vrai prophète, à me raconter et à m’expliquer mes propres rêves [2]. » Plus tard, il définit avec un rare bonheur de pensée et d’expression les résultats de leur amitié [3] : « L’heureuse rencontre de nos deux natures nous a déjà procuré plus d’un avantage, et j’espère que cette salutaire influence continuera. Si je suis pour vous le représentant de bien des objets divers, vous m’avez, de votre côté, ramené à moi-même, en me détournant de l’observation trop exacte des choses extérieures. Par vous j’ai appris à contempler les diverses phases de l’homme intérieur, vous m’avez donné une seconde jeunesse, vous m’avez fait redevenir poète au moment où j’avais presque entièrement cessé de l’être. » Il n’a d’ailleurs pas moins de sollicitude pour le travail de son émule qu’il n’en attend de celui-ci. Dans ses fréquens accès de doute ou de fatigue, c’est à Gœthe que Schiller demande le réconfort nécessaire : « J’ai besoin en ce moment d’un aiguillon qui ranime mon activité, et vous seul

  1. 11 janvier 1797.
  2. 22 juin 1797.
  3. 6 janvier 1798.