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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/159

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avec une admiration toujours croissante, la marche de votre esprit et la route que vous vous êtes tracée. Vous cherchez le nécessaire de la nature, mais sur une route si difficile que tout esprit moins fort que le vôtre se garderait bien de s'y aventurer. Pour vous éclairer sur les détails de cette nature, vous embrassez son ensemble, et c'est dans l'universalité de ses phénomènes que vous cherchez l'explication profonde de l'individualité… Semblable à l'Achille de l’Iliade, vous avez choisi entre Phtia et l'Immortalité. Si vous aviez reçu le jour en Grèce ou seulement en Italie ; si, dès votre berceau, vous eussiez vécu au milieu d'une nature ravissante, et entouré des œuvres de l'art qui idéalisent la vie, votre route se fût trouvée beaucoup plus courte, peut-être même ne vous y seriez-vous point engagé. Dès la première contemplation des choses, vous auriez reçu en vous la forme du nécessaire, et, dès votre premier essai, le grand style se serait développé. Mais vous êtes né en Allemagne, et, puisque votre antique esprit a été jeté au milieu de cette nature septentrionale, il ne vous restait d'autre alternative que de devenir un artiste du Nord, ou de donner à votre imagination, par la puissance de la pensée, ce que la réalité lui a refusé, et d'enfanter, pour ainsi dire, du fond de vous-même et d'une manière rationnelle, tout un monde hellénique… » Jamais Gœthe ne s'était senti si bien compris : il répondit sur un ton simple et affectueux ; et ainsi fut liée une amitié que la mort seule devait dénouer.

A vrai dire, Gœthe n'apporta point à l'entreprise qui leur avait servi de trait d'union tout l'appui que Schiller espérait de lui : il communiqua bien au rédacteur des Heures le manuscrit de Wilhelm Meister, mais seulement pour avoir ses conseils ; et ses contributions à la revue demeurèrent très réservées : ce ne furent guère que les Entretiens d'émigrés allemands, qui n'étaient point un brillant cadeau, et la biographie de Benvenuto Cellini, qui ne lui coûta pas beaucoup d'efforts. D'autre part, il ne s'employa jamais aussi activement qu'il l'aurait pu à tirer le pauvre Schiller de ses embarras matériels. Celui-ci, en effet, fut traité par Charles- Auguste, jusqu'à la fin de sa vie, avec une exceptionnelle parcimonie. Tandis que Gœthe, qui tenait la tête des faveurs ducales, recevait, outre son logement, 1 800 thalers d'honoraires, que Kotzebue en touchait 1 600 et Knebel 1 500, Schiller, professeur d'histoire à Iéna, dut se contenter de 200 thalers. Appelé en 1795 à l'université de Tubingue, il refusa cet appel sur la