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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/153

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garde, — et pria son fidèle « conseiller privé » de l’accompagner. Ce qui nous a valu la relation de la Campagne de France, celle du Siège de Mayence, et de curieuses lettres adressées à divers amis.

Ces documens concordent à nous montrer en leur auteur — malgré le caprice du sort qui le transformait en envahisseur, presque en soldat, — un observateur curieux, bien résolu à contempler les événemens sans rien hasarder de son âme dans leur conflit, une façon de touriste quand même, l’esprit si éveillé, si attentif, si vite attiré par la mobilité des impressions changeantes, si décidé à trouver des motifs d’intérêt partout où il passe, qu’il en oublie que des armées l’entraînent et qu’on tire des coups de canon. Il profite de ce qu’il est sur la terre de France pour lire, écrit-il à Knebel, des écrivains français que sans cela il n’aurait jamais lus : en sorte, dit-il, que « j’utilise mon temps du mieux que je peux ». La fatigue lui fait perdre un peu de la corpulence qu’il devait aux talens culinaires de Christiane : cela n’est point un mal. Tout en suivant les marches et les contremarches, il observe dans les ruisseaux des phénomènes de réfraction, — d’ailleurs assez ordinaires, prétendent les spécialistes, — et se persuade qu’il fait « des découvertes in opticis. » Il se plairait assez, n’était le mauvais temps, qui le retient trop souvent dans sa tente. Et, probablement en pensant à son cher théâtre de Weimar, il compare à une comédie ce spectacle qui se déroule devant lui :

« Quoique j’aie déjà rencontré, dans le corps diplomatique, de vrais et estimables amis, je ne puis retenir, en les trouvant mêlés à ces grands événemens, de malicieuses pensées : ils m’apparaissent comme des directeurs de théâtre, qui choisissent les pièces, distribuent les rôles et demeurent invisibles, pendant que la troupe fait de son mieux, obligée de commettre à la bonne chance et à l’humeur du public le résultat de leurs efforts. »

On a beaucoup reproché à Gœthe ce détachement qu’il conserva d’un bout à l’autre de la campagne. On le lui a reproché comme un trait nouveau de son égoïsme, de son indifférence au bonheur des autres, de son dédain de la vie commune : M. Baumgartner, entre autres, après avoir cité les lignes qu’on vient de lire, s’indigne avec véhémence : une comédie, s’écrie-t-il à peu près, des événemens qui brisent le trône des rois de France, renversent les armées allemandes devant les Jacobins, traînent dans la boue