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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/936

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parlions plus haut, incommode le chant au lieu de le favoriser, si c’est là de la musique symphonique ou de chambre beaucoup plus que de théâtre, ce n’en est pas moins de la musique, et qui existe, qui vaut en soi.

Mais combiner encore plus que créer, voilà la faculté maîtresse du musicien qu’est M. d’Indy. De tous nos forts en thèmes — thèmes au pluriel, car il s’agit surtout d’association et de complexité — l’auteur de Fervaal est de beaucoup le plus fort. Il est en France le grand entrepositaire du leitmotiv. Pour varier et renouveler un dessin, pour désarticuler un rythme, altérer une tonalité ou une mesure, présenter enfin sous toutes ses faces, même de profil ou de biais, une forme musicale, M. d’Indy n’a pas son pareQ. Oh ne se figure pas tout ce qu’il peut faire du motif de Fervaal, qui domine la partition : comme il le découvre et l’inonde de lumière, ou comme il le dissimule et le noie dans l’ombre ; comme il le pousse au paroxysme de l’éclat sonore, ou le réduit à la douceur, à la mélancolie d’un soupir. Et dans une telle musique non seulement un motif se mêle à d’autres : il peut encore se greffer sur soi-même et produire ainsi toute une polyphonie, tout un ordre, dont il demeure le principe, le centre et le sommet. La fin du prologue, — le convoi de Fervaal blessé et emporté sur un lit de feuillage — offre tous les caractères de ce style ingénieux. C’est un déhcieux tableau d’ambulance rustique. MM. Zola et Bruneau l’eussent peut-être préférée urbaine ; ils nous auraient montré l’omnibus à croix rouge. J’aime mieux la litière fleurie. J’aime surtout la petite marche non pas funèbre, mais languissante, où le mode mineur, l’inégalité de la mesure à cinq temps, l’enjambement du rythme, le dédoublement du thème, les retards et les augmentations, tout enfin brise le motif principal et le fait paraître lui-même comme blessé. Avec le thème de Fervaal, celui d’Arfagard, celui de l’amour s’entre-croisent. Et sans doute, ce ne sont là que des jeux ; mais du moins jeux de princes, et d’une dextérité souveraine ; c’est une page charmante et comme une fleur exquise de l’art wagnérien.

Subtil assembleur de leitmotive , M. d’Indy n’est pas moins adroit à combiner les timbres. L’instrumentation de Fervaal est d’un grand virtuose. Elle donne beaucoup, sans y rien sacrifier, au plaisir, à la volupté même d’entendre. L’oreille est constamment charmée par une polyphonie plus complexe et raffinée que toute autre. Rien ne surabonde en cet orchestre et rien n’y manque. Ni dispersé ni massif, il est aussi loin de la platitude que de l’excentricité ; de la monochromie et du bariolage, que de la pâleur. M. d’Indy connaît à fond la nature et les