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de Gascon, quand il est de race pure et intacte. On dit, pour se moquer de la théorie de la race, qu’il n’y a pas de ressemblances très saisissables entre Lesage, Duclos et Chateaubriand, et il faut confesser qu’on a raison. Cependant, pour ce qui est de l’obstination, et de cela seul, remarquez que Chateaubriand, Duclos et Lesage ne sont pas sans se ressembler beaucoup. Les théories sont justes à les réduire à un minimum raisonnable. Lamennais était aussi entêté que possible, acharné dans la dispute, et d’une intrépidité de confiance en son opinion, que nul grain d’ironie ou de scepticisme appliqué à soi-même, ce qui veut peut-être dire de modestie, n’atténua jamais. — Et, en même temps, il était né orateur, la plume à la main surtout, mais même quand il parlait. L’éloquence, qui, sans être précisément un défaut, est un des plus grands dangers qu’un homme puisse porter avec soi, a des suites graves chez les entêtés. Le propre de l’orateur étant de croire invinciblement ce qu’il dit, à la différence des hommes du commun, qui disent ce qu’ils croient; étant de faire une phrase d’abord et d’y adhérer ensuite, et de faire un discours et d’y attacher ensuite une croyance ; les magnifiques entraînemens du tempérament oratoire chez un homme entêté lui donnent des entêtemens successifs et des obstinations contradictoires.

Ils font plus : ils persuadent à l’homme aussi obstiné qu’éloquent et aussi éloquent qu’obstiné, que son entêtement d’hier est au fond exactement le même que son entêtement d’aujourd’hui, et pour peu que ce soit un peu vrai, comme ce l’est presque toujours, renforcent en lui l’obstination et l’intempérance dogmatique.

Et tel fut, en effet, Lamennais, dogmatique acharné de dogmes différens, trouvant dans son ardeur un moyen de ne pas apercevoir ces différences, et dans son éloquence un moyen de les voiler aux autres et à lui-même; devenant ainsi, ce qui est un des états les plus curieux et les plus graves de l’esprit humain, très fréquent du reste, un sophiste sincère, le plus profondément sincère des sophistes, sophiste cependant, sans s’en être jamais douté et avec la plus grande horreur du sophisme, presque autant qu’on peut l’être ici-bas.

Ajoutez à cela une imagination très forte et très sombre; non point du tout cette imagination souple, alerte et compréhensive de Chateaubriand, mélancolique au fond, mais capable d’embrasser et de refléter et de créer tous les genres possibles de beauté ;