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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/466

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Pour ce qui est de Henri Heine, nous devrons sans doute constater en dernier ressort qu’il était doué pour la poésie lyrique, qu’il avait une imagination vive, une sensibilité aiguë el qu’il était homme d’esprit. Mais c’est n’avoir rien dit. En fait, son œuvre est de celles où nous trouvons le plus fortement marquées les empreintes de la race, de l’éducation, du tempérament, des circonstances de la vie. Il est juif ; c’est le trait fondamental auquel se rattachent toute sorte de conséquences évidentes autant qu’elles sont nombreuses. La religion, qui au cours des siècles a façonné l’âme d’un peuple et qui à son tour en reflète l’esprit, cette religion qui a consolé nos pères et pour laquelle ils ont lutté, jusqu’à lui faire le sacrifice de leur vie, est un des élémens les plus actifs du sentiment national. Issu d’une race cosmopolite, Heine tient moins que d’autres au sol où il est né ; l’exil, insupportable pour d’autres, lui sera léger ; et il poursuivra pendant toute sa vie le rêve de l’universelle fraternité des peuples. Dans la ville où s’est écoulée son enfance, la race juive était tenue pour inférieure et la société se fermait devant ses représentans ; ç’a été pour l’enfant une cause de souffrances cruelles et l’origine première de la sympathie avec laquelle il accueille les idées de cette Révolution qui venait de rendre aux juifs leurs droits de citoyens. D’ailleurs il n’a pas moins à souffrir de ses coreligionnaires eux-mêmes ; ceux-ci le tiennent pour suspect et l’événement prouva qu’ils n’avaient pas tort ; rêveur dans un milieu de banque et de négoce, parent pauvre dans une famille riche, il sent peser sur lui le mépris ; il se réfugie dans l’ironie et prend dès lors le pli du sarcasme haineux. Il a, en commun avec ceux de sa race, la souplesse de l’attitude, la violence de la nature, l’outrance des sentimens, l’âpreté des rancunes. Et par une hérédité lointaine, que ne vient interrompre dans ces familles fermées le mélange d’aucun sang étranger, quelque chose subsiste en lui de cette imagination sémite dont on voit dans les livres hébraïques resplendir la sombre magnificence.

« Je suis venu au monde, écrit Henri Heine, à la fin d’un siècle très sceptique et dans une ville où régnait non seulement la France, mais l’esprit français. » La barrière du Rhin n’est pas si large que le vent venu de France ne pût alors souffler d’une rive à l’autre rive. La mère de Henri Heine, très instruite, avait lu nos livres et elle était toute pleine de l’esprit de Rousseau. Nos soldats victorieux occupaient la ville, et l’enfant voyait en eux, moins des envahisseurs que les héros d’une épopée glorieuse. Le tambour Legrand lui communiquait son enthousiasme naïf pour l’empereur ; et lui-même il se souvenait de