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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/376

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porte le sien dans la gueule. Des sous-lieutenans du régiment François-Joseph, bien élevés, parlant français, pourvus de ces qualités mondaines propres en tout pays aux officiers de cavalerie et si jeunes, si heureux de vivre, travaillent aux étalages ; le colonel les surveille lui-même ; assis sur un lavabo, il joue de l’harmonium.

Rien que la Société de la Croix-Rouge soit en Russie d’utilité publique, chaque communauté qui se fonde et fonde une clinique ne doit compter que sur elle-même ; ses ressources de fonds ne lui suffisant pas, elle a recours ans petits moyens. Des enveloppes timbrées d’une croix rouge, vendues par le secrétaire de l’état-major, le dévoué Ivan Stépanovitch, jouissent de cette vertu qu’une carte jetée à la poste sous une de ces enveloppes équivaut à une visite de Pâques ou de Noël. La loterie est une autre source de revenus aléatoires. Mais vraiment il serait injuste que l’argent manquât à ces nobles femmes alors que ni la bonne volonté, ni le savoir médical, ni l’infatigable dévouement ne leur font défaut. Les voici mêlées aux jeunes filles, aux officiers ; elles circulent et causent avec cette légitime aisance, signe de la valeur personnelle. Alors que chez nous les religieuses hospitalières mettent au service des pauvres gens une obéissance toute monacale et, dans leur costume même, dans la rigidité de leurs guimpes aux contours géométriques, trahissent la rigueur d’une règle ecclésiastique, celles-ci avec leur costume de grisette, leur tablier blanc marqué de la croix rouge, leur béguin envolé par-dessus la coiffure, disent assez qu’un sentiment purement humain a seul fait d’elles les sœurs des soldats.

Et ce soir même, au sortir d’une conférence tenue à l’état-major sur les dernières manœuvres autrichiennes, il faut courir au théâtre où l’on donne des Tableaux vivans. Spectacle de bienfaisance et rendez-vous de société ; la scène déborde dans la salle ; des figures grimées paraissent par momens au fond des loges. Le rideau se levant tantôt sur un épisode de la vie de l’Ukraine et tantôt sur l’évocation de quelque légende populaire, toute la salle goûte des réminiscences pastorales ou littéraires desquelles je n’attrape rien ; mais je peux dire qu’un œil d’Occident est bien aise d’apercevoir enfin autre chose que des pelisses, des chinèles et des touloupes ; que dans cette soirée vertueuse il s’adonne au péché d’aimer la forme libre, le geste gracieux, les visages clairs et les costumes éclatans. Par tout ce que réveillent ces courtes