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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/371

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impression, prête à toute discipline. La rigueur du climat et celle de l’existence l’auront fait endurant et sobre ; la religion, confiant et résigné. Grâce au régime collectif de la propriété et du travail il connaîtra par avance l’action solidaire et la camaraderie. Sa tendance sera d’aller où sont les autres et de s’ajouter au tas ; il formera ainsi des masses d’une solidité incomparable. En revanche, l’idée de responsabilité lui fera défaut ; il sera incertain et court d’haleine dans l’effort isolé ; son dévoûment manquera de clairvoyance et son obéissance d’habileté. Eveiller cette âme qui dort, la faille penser et vouloir ; former cette personnalité qui manque à l’individu, mais sans altérer la très précieuse cohésion des ensembles ; fortifier l’atome sans rompre la molécule : tel sera ici le beau problème, le difficile problème, de l’éducation militaire.


IV

La période des années soixante, décisive dans la formation de la Russie moderne, est aussi celle où l’armée russe parvient à son autonomie et à son caractère. Jusque-là elle a subi alternativement, selon les fluctuations de l’histoire et les tendances propres des souverains, l’influence des deux nations constamment rivales au cours des deux derniers siècles, la Prusse et la France. Pierre le Grand, surtout Pierre III, copièrent les mœurs et la discipline allemandes ; l’état de barbarie et de servitude où vivait alors la Russie justifiait-il cet emprunt ? Au moins l’application paraît contestable d’un code valable pour des troupes mercenaires à des troupes nationales comme le furent toujours les troupes russes. Après Catherine, cette Allemande qu’on n’a pas assez admirée, car elle a compris la Russie au point de lui appliquer des idées françaises, une nouvelle ère de rigueur succédait à un commencement de détente ; Paul, l’empereur-caporal comme Frédéric-Guillaume avait été le roi-sergent, venait imposer à la seule armée d’Europe qui eût battu Frédéric l’imitation servile et puérile des pratiques frédériciennes. C’était le beau temps où Arakchéef, afin de se faire mieux comprendre des soldats de la garde, leur arrachait la moustache. Mais pas plus que l’astiquage du camp de Gatchina ne résistait à la rouille des bivouacs, les erremens du temps de paix ne prévalaient contre l’expérience de la guerre. La France rencontrée en 1800, en 1805, reprenait ici quelque crédit ; puis la chute de Napoléon ramenait la prédominance de l’élément adverse.