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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/366

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personnage officiel que cet arteltchik nommé pour six mois par le vote des soldats, chargé de leurs affaires de bouche, responsable au tribunal de leurs appétits. Recevant de l’intendance, le gruau pour faire la soupe et la farine de seigle pour faire le pain, il achète le reste ; le cuisinier, les boulangers sont sous ses ordres ; muni de recettes spéciales pour le mercredi et le vendredi, jours maigres, attentif au programme des menus, réglé comme un programme de manœuvres, il fait alterner les schi, une choucroute liquide, avec le borsch aux betteraves, avec la hacha aux grains de millet. Au surplus, la matière première ne lui manque pas ; une livre [1] de viande, trois livres de pain, mais d’un pain noir à la fois épais et grenu, pâteux et sablé, et dont la vue seule rassasie un estomac français, composent la ration journalière. Elle fut fixée une fois pour toutes dans ce pays invariable par un soldat qui comptait à l’ordinaire du régiment Préobrajenski, par un maître-tambour promu ensuite au grade de premier bombardier et à la fonction d’empereur de Russie, par Pierre le Grand.

Les dîneurs entrent dans la salle ; ils apportent avec leurs cuillers de bois ces mottes pesantes qui sont leurs pains. Debout le long des tables, ils regardent vers l’Image et commencent à l’unisson la prière d’avant le repas. Du haut des soupiraux, un jour pâle tombe dans cette cave. Triste et gris dans le ciel, mais reflété par la neige et blanchi sur la terre, ce jour d’en bas caresse ces fronts découverts, effleure les visages, allume les yeux, enveloppe tous ces corps vêtus d’une seule bure et les glorifie d’une seule lumière. Leur choral achevé, ils s’inclinent avec des mouvemens pareils et répétés, ils se signent lentement et largement. On pose alors sur chaque table, dans une gamelle commune, ce peu qu’ils ont et dont ils remercient Dieu.

Nous retournons dans les chambrées à l’heure du repos.

— Voulez-vous les entendre chanter ? me demande un officier.

Soit, en dépit de la règle. La sieste, en Russie, est d’obligation. Ne reprochait-on pas jadis au Faux Dmitri, outre son inclination pour les Polonais et pour les Jésuites, l’insolence qu’il avait de ne pas dormir après dîner ? Et les Européens, rencontrant ici cette coutume, en notaient l’observance générale, « Ils vivent de même à l’armée, écrivait La Neuville en 1687 ; jusqu’aux sentinelles, tous font la méridienne. »

  1. 400 grammes.