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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/361

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l’amour des faibles et des humbles. — Il rapporte cette histoire, d’un blessé de Plevna qui réveillait par ses cris tous les malades de l’ambulance.

— Tais-toi, frère, vint lui dire l’infirmier ; tu incommodes messieurs les officiers.

Rien que cette observation suffit à faire taire ce misérable ; les officiers purent dormir en paix.

— Eh bien ! il va donc mieux, le camarade d’à côté ? demandèrent-ils le lendemain matin.

— Non, il ne va pas mieux, répondit gravement l’infirmier. Il est mort. — Et il ajouta la formule d’usage : — Le royaume des deux lui soit donné !

Cependant les soldats qui vont par la rue reconnaissent de loin, aux revers rouges du manteau, le grade du général ; ils s’arrêtent et, faisant face par un à droite réglementaire, rapportent le pied qui est en arrière à côté de celui qui est en avant. Ils saluent ; nous filons si vite qu’ils n’ont pas le temps de répondre au bonjour et qu’ils poussent loin derrière nous leur cri de politesse.

Parmi ceux-là mêmes, on trouverait des héros. Il n’y a pas trois mois, un sous-officier de cette armée de Kief a péri en voulant sauver la vie de son cheval. C’était un beau dragon à la fine moustache, nommé Yourko, baryton réputé ; sa casquette au fond souple et gauche formait une proéminence à l’aplomb de la cocarde, selon la règle du chic cavalier. Une nuit, après une étape, tout l’escadron dormant, un incendie furieux, un incendie russe, dévore le village. Yourko se précipite vers les écuries.

— Où vas-tu ? crie son hôte qui lui barre le passage. Veux-tu te jeter dans le feu de l’enfer ?

Il s’y jette en effet, il couvre avec sa veste la tête du cheval, lui coupe le licol, le tire dehors. Ainsi, il a sauvé la bête qui appartient à l’Empereur et dont lui-même n’a que la garde, quand d’une poutre enflammée tombe sur eux une pluie d’étincelles ; l’animal effaré se rejette en arrière et, stupidement, dans son écurie ! Le soldat s’y risque une seconde fois, une dernière fois ; les parois sont de braise rouge. Les flammes font par-dessus le toit une chevelure ardente ; on l’appelle, et il ne répond plus ; on espère qu’il est mort, quand tout d’un coup sa voix angoissée demande : « La porte ?… Où est la porte ?… » On l’a retrouvé là, noirci et réduit, étendu sur la charogne de son cheval ; sa petite croix d’argent avait fondu sur sa poitrine.