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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/354

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gardes propres à chaque frontière. Mais plus la matière est confuse, plus il est opportun d’en tenter l’analyse ; plus on y est novice, plus on y sera sincère. En route donc dès demain à travers ce monde moral inconnu ; comme font les explorateurs en terre neuve, j’emporte une boussole ; et c’est justement ce devoir militaire si nettement tracé, si volontiers rempli.


I

Nicolas, coiffé d’un bonnet cylindrique pareil aux manchons surannés de nos grand’mères, vêtu d’une longue pelisse bleu-marine qu’entoure sa ceinture bleu de ciel, les mains fermées sur ses rênes bleues, est posé sur son siège étroit. Avec ses yeux débonnaires, sa figure rose, sa barbe blanche toute fleurie, il ressemble aux saints Nicolas peints dans les almanachs, aux saints Nicolas des petits enfans. Il rend la main, et les battues pressées des chevaux, le grésillement léger de la neige qui s’écrase accompagnent la fuite rapide et douce du traîneau. Nous faisons mes visites d’arrivée. J’ai dans ma poche une précieuse liste portant les noms des officiers, ceux de leurs pères, ceux de leurs femmes, et ceux des pères de leurs femmes. Le prince, enveloppé de son bachlik, les mains dans les poches de son manteau, m’accompagne courtoisement ; baissant la tête sous la poussière déglace qui vole aux yeux, parlant dans ses moustaches gelées, il m’explique la topographie de la ville. C’est, comme Home, une ville aux sept collines ; mais elle ne forme que trois quartiers distincts : le Podol, hors de nos vues, étalé sur le bord du Dniepr ; les Lipki, derrière nous ; pittoresquement étage en face de la pente sur laquelle nous dévalons, le Vieux-Kief. Une coupure profonde, le Kreschatik, nous en sépare encore, jadis lit d’un torrent, aujourd’hui rue principale de la ville. Des marchands aux bonnets fourrés, aux pelisses confortables, des Juifs portant des accroche-cœurs sous leurs casquettes et des parapluies sous leurs bras, ces silhouettes sombres et lentes déambulent devant les banques, affluent au télégraphe, lisent sur des tableaux les dernières cotes ou les dernières dépêches. C’est que les contracts se tiennent ici en ce moment, ces marchés fameux qui cachèrent au début du siècle plus d’un rassemblement révolutionnaire.

La côte gravie, un boulevard parcouru, nous arrêtons devant une maison de bois à un seul étage, peinte en gris ; dans