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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/305

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V

Cette inégalité naturelle des individus, contre laquelle le présent siècle est si fort en révolte, ce mouvement permanent qui en résulte sur l’échelle sociale et les ascensions extraordinaires vers l’opulence qui sont le lot de quelques-uns, ne sont-ils pas le nerf de la nation et la loi même de la vie ? Les révolutions ont abaissé certains des privilégiés de jadis, contre lesquels on protestait à juste titre, parce qu’ils ne « s’étaient donné que la peine de naître. » Mais comment abolir les privilèges actuels de ceux qui « se donnent la peine de naître… » avec 100 000 francs dans le gosier, à moins que nous ne naissions tous avec un organe exceptionnel ? Qui se chargera de maintenir au même niveau ceux qui « se donnent la peine de naître… » paresseux ou imbéciles, et ceux qui « se donnent la peine de naître… » avec un esprit supérieur, comme ce Joseph Thome, ancien entrepreneur, décédé il y a quelques mois, à l’âge de 87 ans, en laissant une fortune d’environ 60 millions.

Exemple saisissant du succès dans la construction parisienne. Il naissait en 1809 à Bagnols-sur-Cèze, dans le Gard, le treizième enfant d’une famille paysanne. A dix ans, il avait manié son premier outil ; à vingt et un, devenu tailleur de pierres, il ambitionne de faire son « tour de France ». Redoutant l’opposition de sa mère il s’en va sans lui dire adieu. Il veut pourtant lui laisser, en souvenir, ses économies, — une cinquantaine de francs, — qu’il a cachés sous un carreau de la chambre. Sur ce carreau reposait précisément un pied du lit que la pauvre femme, alors malade, ne quittait pas. Il fallut déployer une diplomatie véritable pour la faire lever un moment, dénicher le petit trésor et le lui remettre sans exciter ses soupçons. Le jeune homme part, muni d’espérance et d’un anneau d’or, sorte d’alliance bien mince, que son frère aîné, au courant de ses projets, lui avait donné et qu’il garda au doigt jusqu’à sa mort.

Tout en travaillant ; il arrive à Nevers ; ses bras enflés par la fatigue du métier l’obligent à un repos momentané. Il est curieux de noter que cet ouvrier qui devait arriver « à la force du poignet », n’annonçait pas une grande vigueur musculaire ; d’une stature identique à celle de M. Thiers, il avait été réformé à la conscription par défaut de taille. Lorsque Joseph Thome, après