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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/288

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somptueuse, est une invention toute moderne. Au moyen âge il n’y avait pas de « locataires », dans l’acception actuelle du mot. Ceux qui ne pouvaient ni bâtir, ni acheter un immeuble prenaient « à cens » l’immeuble d’autrui ; c’est-à-dire qu’ils en devenaient propriétaires, sans bourse délier, par le simple paiement d’une redevance annuelle, le cens, à jamais invariable. Combinaison éminemment favorable pour eux : la maison leur appartenait, ils la léguaient à leurs héritiers ou la vendaient à des tiers avec bénéfice, profitant des plus-values qui se produisaient. Si au contraire quelque désastre général avilissait le prix des biens fonciers, — comme on le vit durant la guerre de Cent ans, — s’il advenait que le logis fût incendié ou tombât en ruines, ils étaient « admis au déguerpissement » et se déchargeaient de la rente en abandonnant leur demeure. Cette rente immuable, fixée à l’origine en une monnaie qui se dépréciait sans cesse, qui changeait de valeur en gardant son nom, se trouvait avec le temps dérisoire par rapport au sol ; de sorte que les artisans, les petits patrons, qui obtinrent ainsi pignon sur rue, il y a quatre cents ans, et le conservèrent, ont fait sans aucun risque une opération excellente.

Cet état de choses, en vertu duquel chacun habitait une maisonnette séparée et la possédait en propre, disparut aux temps modernes. Mais, quoique, sous Louis XIII et Louis XIV, les baux se fissent dans la même forme que de nos jours, quoique les bâtisses fussent plus vastes, surtout dans les quartiers neufs du Marais, des faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré, la majorité des ménages de la classe moyenne continuaient de vivre sous un toit distinct, et toute famille aisée, qui ne prétendait pas à un « hôtel » de grande allure, eût cru néanmoins s’abaisser en partageant avec une autre sa porte cochère et son escalier. La hausse des terrains et le goût du bien-être ont imposé depuis un autre modèle d’habitation. Il s’est tellement substitué à l’ancien que, non seulement pour les citoyens pauvres ou médiocrement fortunés, mais pour les plus opulens personnages, les maisons sont maintenant découpées en quatre ou cinq tranches, dont chacune représente parfois, suivant sa hauteur, jusqu’à 20 000 et 30 000 francs de loyer. On constate même cette bizarrerie que, parmi la population parisienne, il y a plus de petits bourgeois que de millionnaires à jouir de la totalité d’un immeuble, puisque les loyers chers se trouvent exclusivement dans les quartiers riches où il n’y a guère que des constructions d’au moins quatre étages.