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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/245

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par-dessus tout ce tact et ce sens de l’opportunité qui devaient lui permettre de saisir toutes les occasions, et aussi de ne faire violence à aucune. Il cachait sous beaucoup de bonne grâce une persévérance obstinée qui prenait son point d’appui dans un patriotisme ardent. Attaché à l’ambassade de France à Berlin en 1865 et 1866, ses fonctions l’avaient appelé à se rendre au milieu de l’armée prussienne après les premières victoires de celle-ci sur l’Autriche, pour y chercher le comte de Bismarck et entamer avec lui des conversations qui ne devaient pas avoir de suites heureuses, mais qui étaient caractéristiques pour ceux qui en ont eu alors la confidence, et qui pouvaient donner le pressentiment et presque la révélation de l’avenir. M. Lefebvre de Béhaine avait été frappé et un peu inquiet du langage qu’il avait entendu, et où son redoutable interlocuteur lui ouvrait, avec la désinvolture qu’il mettait volontiers à disposer de l’Europe et à la découper, des perspectives dans lesquelles il s’efforçait d’égarer les ambitions de la France. Mais M. Lefebvre de Béhaine savait déjà tout écouter sans rien compromettre, et il avait donné à M. de Bismarck, bon juge en pareille matière, l’impression d’un homme vraiment distingué. Une dépêche du chancelier de l’Empire, en date du 23 décembre 1873, dépêché qui a été publiée dans le procès d’Arnim, a laissé à cet égard un témoignage flatteur pour celui qui en était l’objet. « Ce qui m’a surtout frappé dans votre rapport, écrivait M. de Bismarck à M. d’Arnim, c’est la supposition qu’un diplomate ambitieux et capable comme M. Lefebvre ait pu refuser l’importante légation de Washington pour rester à Munich ; ce serait une preuve évidente de l’importance que la diplomatie française attache encore aujourd’hui à ce poste. Je ne chercherai pas à résoudre la question de savoir si M. Lefebvre a réfléchi à la compensation qui résulterait pour lui d’un degré plus élevé dans la hiérarchie diplomatique. Peut-être a-t-il assez de dévouement pour son pays pour avoir plutôt pensé à la chose qu’à la forme ou à sa propre personne. » Nous citons ce jugement parce que, sous l’espèce de préoccupation que semble causer à M. de Bismarck le maintien à Munich d’un témoin peut-être importun, on sent l’estime qui perce pour l’intelligence, et aussi pour le caractère de M. Lefebvre de Béhaine.

M. de Bismarck se trompait seulement en le croyant ambitieux. M. Lefebvre de Béhaine n’avait d’autre ambition que de bien servir la France, et c’est une ambition qu’il a satisfaite dans tous les postes qu’il a traversés. Sa carrière s’est terminée auprès du pape Léon XIII. Certes, l’esprit du Saint-Père est assez élevé, et sa personnalité assez