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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/224

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plus tard, à son heure : et, pour épargner du chagrin à son mari, elle le laissera, — huit jours, quinze jours, je ne sais au juste, — en proie au plus profond désespoir et à l’obsession d’épouvantables images de mort. Raisonnement singulier ; et cela, dans une circonstance où elle devrait être incapable de raisonner. C’est que M. Sardou « a son dénouement » ; c’est celui-là qu’il veut, et non pas un autre. Et puisque c’est pour nous, nous le voulons aussi.

Ce dénouement est fort ingénieux. Il faut vous dire que M. d’Aubenas est un croyant du spiritisme. Stylée par un sien cousin qui s’est fait son conseiller, Simone, dans une grande salle déserte, un soir, au clair de la lune, apparaît à son mari, qui la prend pour une ombre. Elle lui confesse sa faute, et Aubenas pardonne, sans trop de peine, à celle qu’il croit morte. Et cela est très bien vu. Nous sommes très indulgens aux morts que nous aimons. Nous nous reprochons de ne pas les avoir assez aimés pendant qu’ils étaient là. Ce que nous avons senti, par eux, de doux et de bon nous parait inestimable, parce que nous ne le sentirons plus. Et, au contraire, ce qu’ils nous ont fait souffrir s’atténue comme eux-mêmes, participe de leur évanouissement : comment en vouloir à ce qui n’est qu’une ombre ? Et nous oublions le mal qu’il nous ont fait, parce que nous sommes bien sûrs qu’ils ne recommenceront pas. Ainsi, le « jamais plus » ravive les minutes heureuses que nous leur avons dues, et efface les autres ; et toujours la mort embellit les disparus. Sans compter que nous plaignons les morts d’être morts, tout simplement parce que nous aimons la vie et que nous nous voyons à leur place ; et c’est peut-être surtout cette grande compassion que nous avons de nous-mêmes en eux qui noie si aisément nos rancunes.

Il est donc fort naturel qu’Aubenas pardonne à sa femme morte. Simone ajoute : « Mais pardonnerais-tu à la vivante ? » Et peu à peu, au son poignant de cette voix, aux sanglots, à la mimique passionnée de ce fantôme, Aubenas s’aperçoit que Simone vit ; et, bien qu’elle vive, il lui pardonne, en très peu d’instans, une seconde fois. Trop vite peut-être : car, premièrement, du moment que Simone est vivante, sa faute redevient vivante comme elle, reprend aussitôt une forme concrète et lancinante, perd ce qu’elle devait d’insignifiance à l’impossibilité d’être recommencée ; et, secondement, il semble difficile que l’occultiste accepte tranquillement le stratagème de la fausse apparition, et que la rancune de l’époux trahi ne s’aggrave point des susceptibilités du spirite berné. — Oui, mais nous avons idée que ce brave homme nous eût alors paru quelque peu comique, et que cela nous eût