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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/219

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Japon. Selon les occurrences, ce guide-interprète fait tous les métiers. Le plus souvent il montre le pays aux globe-trotters ; quand il est de loisir, il tient une école à Tokio, ou il travaille dans le bibelot, la commission, l’expédition, l’exportation, ou il compose des vers, des contes badins, des romans, quelquefois aussi de virulens articles qui lui ont valu plusieurs mois de prison, mais ne l’empêchent point de conserver des attaches officielles. Ce guide accompli a le génie de l’emballage, personne ne l’égale dans l’art de plier un veston pour le mettre dans une malle, et du même coup, nourri de bonne littérature, esprit très orné, habile à pousser un argument et à narrer une aventure, possédant l’histoire et les légendes, sa conversation est fort instructive. Mais il ne faut pas croire tout ce qu’il dit ; c’est un hâbleur, un gascon : il y en a beaucoup dans son pays. Il dirait volontiers comme ce missionnaire jésuite qui avait perdu la foi et continuait d’affronter la mort pour convertir les sauvages : « Vous n’avez pas d’idée du plaisir qu’on goûte à persuader aux gens ce qu’on ne croit pas soi-même. »

Fervent conservateur, M. Nitchipoura demande l’expulsion de tous les étrangers, dont il vit ; chaud patriote, il déteste les Russes, qui ont obligé le Japon à évacuer la Corée, lui ont enlevé le morceau de la bouche. Il médite de partir un de ces jours à la conquête de la Russie, et comme M. Seippel lui rappelait la mésaventure de Napoléon Ier : « Précisément, répliqua-t-il sans sourciller, nous éviterons ses fautes et n’irons à Moscou qu’en été. »

Personne n’est parfait ; M. Nitchipoura a ses faiblesses. Il aime trop l’eau-de-vie de riz ; quoique époux et père, il se complaît dans la société des mousmés d’humeur facile et des danseuses ou gueschas, dont la vertu n’est point farouche. Il a la passion du jeu et s’entend à corriger la fortune. Un jour qu’il avait bu beaucoup de saki : « Je suis très fort pour tricher, » disait-il avec un sourire de fatuité. On trouve toujours son maître ; un soir deux tricheurs encore plus forts que lui le dépouillèrent de tout son argent. Il ne se fâcha pas, il ne se fâche jamais ; il les contemplait avec une mélancolique admiration, et quand on se sépara, on se lit d’interminables révérences, en se promettant de recommencer avant peu cette petite fête.

Courtois envers les hommes, M. Nitchipoura, à la fois shintoïste et bouddhiste, est infiniment poli pour tous les dieux ; il rend des soins même aux plus petits, à ceux dont on rencontre les chapelles au bord des routes et dans l’épaisseur des bois. Il porte dans sa poche des étiquettes gommées sur lesquelles il inscrit de courtes prières, qu’après les avoir soigneusement léchées, il applique sur la figure du dieu des