Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/214

Cette page n’a pas encore été corrigée


de trois mois, neuf jours passés à terre, tel était son programme.

Nouveau marié, il voyageait avec sa jeune femme, qui souffre cruellement du mal de mer ; avant de quitter le port, elle se sent défaillir. Très unis et toujours côte à côte, ils ne se disent pas un mol. Il fume sa courte pipe, boit des whisky and sodas et lit le guide Murray. Pâle et défaite, elle souffre avec résignation, la tête enfoncée dans des coussins. Mr. Johnson voyage pour son plaisir, qui lui est plus cher que le plaisir de sa femme. En quoi consiste le plaisir de Mr. Johnson ? Il constate tout le long du chemin l’infinie supériorité de l’Anglais sur tous les peuples de la terre. Pourquoi Mr. Johnson avait-il daigné s’embarquer abord d’un steamer français ? Il se procurait ainsi l’occasion de passer à Saïgon et de s’y convaincre de visu que toute colonie française n’est que mensonge et misère. Ce qui gâta sa joie, c’est que Saigon est, au dire de M. Seippel, l’une des plus charmantes villes de l’Extrême-Orient, qu’on y trouve de larges rues, très propres et bien tenues, de jolies maisons blanches entourées de jardins, des magasins élégans et un hôtel qui n’a son pareil ni à Hongkong, ni à Singapour, ni aux Indes. Mr. Johnson y mangea des pommes frites qui lui parurent si exquises qu’après avoir nettoyé le plat, il en redemanda. Mais cette humiliation passagère et bientôt oubliée ne lui rabaissa point la crête.

Le touriste de race, le seul qui ait des yeux, le seul qui écrive des livres, est un tout autre homme que les ennuyés, les snobs et les Johnson. Il n’est pas très curieux de science, il ne se pique pas d’être profond en géographie, érudit en histoire, et s’il s’occupe dans l’occasion d’étendre ses connaissances, ce n’est point là son objet principal. Il est avant tout un impressionniste ; ce qu’il va chercher dans les terres lointaines, ce sont certaines vibrations de ses nerfs et de son cerveau, qu’il n’eût point connues s’il n’avait jamais quitté sa cellule. Tant vaut l’homme, tant valent ses impressions ; pour qu’elles nous intéressent, pour qu’elles méritent d’être notées, il faut que l’impressionniste soit quelqu’un, qu’il ait une façon personnelle de sentir, de voir et de rendre ce qu’il a vu ; il faut surtout qu’à une sensibilité délicate il joigne une imagination vive, facile à ébranler. M. Seippel doit être content de la sienne ; elle a des ailes frémissantes de libellule qui s’envole pour se poser et ne se pose que pour s’envoler de nouveau. Très peu de chose suffit pour la faire vibrer, tout prétexte lui est bon. A Macao, il a passé des heures de rêverie délicieuse dans le jardin abandonné où Camoëns composa les Lusiades, et qui est devenu un bois sacré, dans lequel éclate toute la splendeur de la végétation tropicale. Il a ressenti dans ce désert fleuri une impression indéfinissable