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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/213

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Quand ils ont l’esprit bien fait, ils éprouvent un égal plaisir à quitter leur cellule et à la retrouver, en disant : Ouf ! m’y voilà ! et M. Seippel a l’esprit bien fait.

Il y a touristes et touristes. La plupart seraient incapables de raconter leurs souvenirs, par l’excellente raison que, n’ayant rien vu, ils ne se souviennent de rien. « Au Grand-Hôtel de Yokohama, nous dit M. Seippel, j’ai rencontré deux jeunes globe-trotters de Chicago, qui séjournaient un mois au Japon. Ils ont passé absolument toutes leurs journées dans la salle du billard, jouant à la pyramide et buvant des cocktails variés. D’autres, plus entreprenans, avaient poussé jusqu’à Mianosita où, dans une vallée dénudée, la plus triste de tout le Japon, se trouve un hôtel fort à la mode, je ne sais trop pourquoi. On est toujours sûr d’y rencontrer une collection complète de snobs internationaux, exclusivement préoccupés de s’étonner les uns les autres par l’éclat de leurs titres, par la splendeur de leurs millions ou par l’élégance de leurs cravates. En leur qualité de libres citoyens d’une grande démocratie égalitaire, nombre de touristes américains adorent ce genre de villégiature où ils ont parfois la chance de coudoyer un lord authentique. »

Ils ne sont pas à plaindre, le snobisme est une forme du bonheur. Réservons plutôt notre pitié pour les touristes mélancoliques, qui ne sont sortis de chez eux que pour changer de place et dans la vaine espérance d’en trouver une qui leur plaira. Ceux-là promènent leur incurable ennui d’un bout du monde à l’autre et sur toutes les grandes routes terrestres ou aquatiques. Ils le soumettent aux régimes les plus divers ; ils lui font voir des deux d’azur et des cieux gris ; ils lui font respirer l’air mordant des hautes cimes et humer les brises salées de l’Océan ; ils l’abreuvent de saki, lui apprennent à mâcher le bétel, à fumer l’opium ; ils le conduisent dans tous les casinos, dans tous les caravansérails, dans les maisons de thé, dans les bateaux de fleurs : il en sortira l’œil morne, le teint plombé, bâillant avec conviction, comme il bâillait dans sa cellule.

D’autres ne s’ennuient point ; quand ils font des voyages de long cours, ce qu’ils promènent dans le monde, c’est leur orgueil et leurs mépris. En se rendant de Hongkong à Singapour à bord d’un vapeur français, M. Seippel eut pour compagnon de traversée Mister Johnson qui fut pour lui, nous dit-il, une source inépuisable de joies profondes. C’était un jeune gentleman anglais, établi au Canada. Il s’était reposé deux jours à Hongkong : il projetait d’en passer quatre à Java, deux à Sydney, et de retourner directement à Vancouver. Une navigation