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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/208

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a été donné pour la sentir, non avec la raison que nous avons perfectionnée pour la comprendre ; l’observer chez elle et non dans nos ateliers, selon ses éclairages à elle et non selon nos clairs-obscurs ; la suivre dans son dessein de calme puissant et non selon nos agitations vaines ; dans son harmonie et non dans notre agencement ; l’aimer avec minutie et non à la légère ou en passant ; l’aimer pour elle et non pour nous et, s’il le faut, nous adonner à la plus humble besogne manuelle pour la rendre mieux et la faire admirer davantage. — Tout l’Art est là.

« Allez sur le devant de la vieille cathédrale où si souvent vous avez souri de l’ignorance fantastique des anciens sculpteurs ; examinez une fois de plus ces laids diablotins, ces monstres informes et ces statues renfrognées, sans anatomie, et rigides, mais ne vous moquez pas d’elles, car elles sont les signes de la vie et de la liberté de chaque ouvrier qui frappa la pierre : une liberté de penser et un rang dans l’échelle des êtres tels qu’aucune loi, ni aucune charte, ni aucune œuvre de bonne philanthropie ne peuvent les assurer, mais tels que ce devrait être le premier but de toute l’Europe aujourd’hui de les recouvrer pour ses enfans ! »

L’Art vit de l’adoration envers la Nature, mais il meurt de la servitude envers les hommes. « La seule doctrine qui me soit propre est l’horreur de ce qui est doctrinaire au lieu d’être expérimental et de ce qui est systématique au lieu d’être utile. Aussi aucun de mes vrais disciples ne sera jamais un ruskinien. Il suivra non ma direction, mais les sentimens de son âme propre et l’impulsion de son créateur. » D’ailleurs, « les arts, en ce qui concerne leur enseignement, diffèrent des sciences en ce que leur pouvoir est fondé purement, non sur des faits qui peuvent être communiqués, mais sur les dispositions qu’ils requièrent pour être créés. L’art ne peut être ni perfectionné par l’effort de la réflexion, ni expliqué par la précision du langage. L’artiste lui-même, s’il est vraiment grand, parle mal ou ne parle pas de son art. Tant qu’il hésite, il peut parler, mais dès le moment qu’un homme sait réellement faire son œuvre, il devient muet sur elle. Tous les mots lui deviennent inutiles, toutes les théories… Est-ce qu’un oiseau fait des théories sur la construction de son nid ? Est-ce que même les artistes ont jamais eu les intentions profondes que leur prêtent les critiques, dans le moment où ils trouvèrent la ligne maîtresse d’un geste, le rapport heureux d’un ton, l’ordonnance inespérée d’un tout ? Non, cent fois non ! Ils le