Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/205

Cette page n’a pas encore été corrigée


fait entièrement dans le feu complet du tempérament qui dirige visiblement ses traits, comme le vent fait les fibres des nuées. »

Mais quoi ? Le grand peintre s’abaissera-t-il à badigeonner les murs et le sculpteur à tailler lui-même son marbre et le dessinateur à graver lui-même son dessin ? Sans doute : il n’y a de belle décoration murale, il n’y a de belle gravure, il n’y a de belle statue qu’à ce prix. « Tous les arts plastiques, sont essentiellement athlétiques. » C’est justement là ce qui les distingue et les met au-dessus de tous les autres. « La littérature, tandis qu’elle donne une place aux facultés intellectuelles et sentimentales, ne requiert pas l’organisation du peintre ou du sculpteur », la musique non plus. Un avorton peut écrire et un cul-de-jatte solfier. Mais pour les rudes besognes d’un Michel-Ange ou d’un Tintoret, il faut non seulement une âme forte, mais un corps vigoureux. Tout l’homme se donne. « La tête, le cœur et la main vont de compagnie. Les arts sont fondés d’abord sur la conquête, par la force des bras, de la terre et de la mer, dans l’agriculture et dans la navigation. Ensuite, leur pouvoir inventif commence avec l’argile dans la main du potier, dont l’art est le type le plus humble mais le plus vrai de la formation du corps et de l’esprit de l’homme, et du charpentier qui fut probablement le premier travail du fondateur de notre religion. »

Et par ce labeur, l’homme grandit. Rien n’est plus utile pour développer les qualités morales de droiture, de patience et de simplicité que l’habitude de lutter avec des matières difficiles et résistantes. « Dans les beaux temps de l’art, les maîtres étaient des artisans ou avaient été formés par eux. Francia était orfèvre ; Ghirlandajo aussi, et il fut le maître de Michel-Ange ; Verrochio de même, et il fut le maître de Léonard, Ghiberti aussi, et il fit les portes de bronze dont Michel-Ange disait qu’elles pourraient servir de portes au Paradis. Le travail de l’orfèvre est salutaire aux jeunes artistes. D’abord cela donne une grande fermeté de main que d’avoir affaire pendant un certain temps à une substance solide, ensuite cela oblige à de la prudence et à de la constance. Un enfant qu’on aura enseigné avec du papier et du charbon éprouve immédiatement la tentation de barbouiller dessus et de jouer avec, mais il ne peut pas barbouiller avec de l’or et il n’ose pas jouer avec. Enfin cela lui donne une grande délicatesse et précision de touche pour travailler sur des formes très fines. » Tous les autres travaux nécessitant quelque énergie et quelque