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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/198

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son cœur, mais pendant longtemps, il ne se permet rien de semblable, — rien que des bruns sobres et des gris modestes et des couleurs qui, en elles, n’ont pas de beauté évidente, mais, par son gouvernement, elles deviennent délicieuses et après qu’il a tiré d’elles toute la vie et tout le pouvoir qu’elles possèdent et qu’il en a joui jusqu’au degré suprême, — alors, prudemment et comme couronnement de l’œuvre et dernière note de sa musique, il se permet, pendant un instant, de la pourpre et de l’azur, — et toute la toile est en flammes !

Le plan de la Nature doit être imité non seulement dans la couleur, mais jusque dans la facture. « Car il y a toutes sortes d’harmonies dans un tableau, selon son mode de production. Il y a même une harmonie de la touche. Si vous en peignez une partie rapidement et vigoureusement et une autre partie lentement et minutieusement, chaque morceau du tableau pourra être bon, séparément, mais ils ne s’accorderont pas entré eux. Pareillement, si vous peignez une partie sous un jour chaud et une autre sous une lumière grise, par un jour froid, quoique les deux aient pu être la lumière du soleil et les deux bien tonalisées, avec leurs ombres relatives, exactement projetées, aucune partie ne ressemblera au jour et elles se détruiront réciproquement. » Cette clarté, cette netteté d’effet doit régir tous les détails de la facture. Pas de retouches dans la pâle, pas de barbouillage, pas de contours baveux, pas de traînées du pinceau, pas de glissades, ni d’étale-mens au couteau à palette ! Il faut qu’on tienne ses couleurs sèches et sa palette propre, afin qu’on voie clairement la teinte pure et qu’on ne soit pas enclin au mélange. Turner faisait tout le contraire, il est vrai, et la palette qu’on conserve à la National Gallery en témoigne éloquemment ; mais sur ce point, Ruskin le désavoue. Il proscrit, au même titre tout médium, les vernis, le bitume et même l’eau. Ainsi, en aquarelle, il interdit les grands délayages et les dessous mouillés. Il parle de l’éponge comme d’un monstre : la tache humide est son cauchemar. Il condamne le papier grenu parce qu’il garde l’eau. C’est un aquarelliste hydrophobe… Mais pour pâlir les couleurs ? demandera-t-on. Mettez du blanc, enseigne-t-il. Ainsi la peur du barbouillage le conduit à la gouache. Car il n’est pas de ceux qui disent avec admiration : C’est fait avec rien ! Il aime ce qui est fait avec quelque chose. Quant à la transparence, il n’en a cure. « Je suis convaincu, qu’en Art, les plus grandes choses doivent être faites en couleurs mates. L’habitude de se servir du vernis ou des teintes lucides pour la transparence, fait que le peintre oublie la