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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/195

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et la grâce et une sorte de vérité vitale au rendu de toute forme naturelle. Je l’appelle vérité vitale, parce que ces lignes maîtresses sont toujours expressives de l’histoire passée et de l’action présente de la chose. Elles montrent, dans une montagne, d’abord la façon dont elle a été bâtie ou agglomérée, et secondement comment elle s’effrite et de quel côté du ciel la frappent les plus violentes tempêtes. Chez un arbre, ces lignes montrent quelle sorte de destin il a eu à endurer depuis son enfance, comment des arbres néfastes ont surgi sur son chemin et l’ont jeté de côté et essayé de l’étrangler et de l’affamer, où et quand des arbres favorables l’ont protégé et ont poussé bénévolement de conserve avec lui, se penchant quand il se penchait, quels vents l’ont le plus tourmenté, lesquels de ses rejetons se portent le mieux et donnent le plus de fruits… Dans une vague ou un nuage, ces lignes maîtresses montrent le flux du courant et du vent et l’espèce de changement que l’eau ou la vapeur endurent à tout instant dans leur forme, lorsqu’elles rencontrent un rivage ou une vague adverses ou un rayon de soleil qui les fond. Or, souvenez-vous que rien ne distingue les hommes supérieurs plus que ceci, qu’ils savent, soit dans la vie, soit dans l’art, la direction que prennent les choses… Essayez, chaque fois que vous regardez une forme, de voir les lignes qui ont eu de l’influence sur son destin passé, et qui auront de l’influence sur son avenir. Ces lignes-là sont les lignes fatales. Prenez soin de les saisir, quand même vous manqueriez les autres.

Tout le dessin est là, et la Nature, seule, nous le peut enseigner.


Enfin elle nous enseigne le culte de la couleur. Nous disons de la couleur et non du clair-obscur, ce qui est tout différent :

Voici un vase arabe dans lequel le plaisir donné aux yeux l’est seulement par les lignes : aucun effet de lumière ni de couleur n’y est cherché. Voici un clair de lune par Turner dans lequel il n’y a pas de lignes du tout, ni de couleurs. Le plaisir donné à l’œil l’est seulement par des modalités de lumière et d’ombre et par des effets d’éclairage. Enfin, voici un tableau primitif florentin, dans lequel les lignes n’ont pas d’importance ni les effets de lumière, mais tout le plaisir donné à l’œil consiste dans la gaieté et la variété de la couleur.

En vous préparant à dessiner quoique ce soit, vous trouverez que pratiquement vous avez à vous demander : chercherai-je la couleur de ceci ? ou la lumière de ceci ? ou la ligne de ceci ? Vous ne pouvez les avoir toutes les trois dans la même mesure.

Et quoique beaucoup des deux qualités que vous subordonnerez à la troisième puisse, dans chaque hypothèse, être compatible avec la qualité choisie comme dominante, cependant votre décision vous range dans une des trois grandes écoles séparées qui se partagent l’empire de l’art. C’est ainsi que, dans d’autres questions, un homme se dit : J’aurai d’abord des bénéfices et