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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/193

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Parce qu’elle est vue avec amour, la Nature doit être reproduite avec minutie. On s’intéresse aux moindres détails de ceux qu’on aime, aux plus fugitifs mouvemens de leur physionomie, aux plus menues particularités de leurs traits : à l’ombre d’un cil sur une joue, au sertissage d’un ongle dans la chair, au sillon toujours, hélas ! plus profond, que prolonge sur le front un invisible laboureur… Il faut donc rendre la Nature « avec l’acuité de l’œil de l’aigle, la finesse de doigté d’un violoniste, la patience et l’amour d’une Griselda. C’est un insolent que le graveur moderne, qui hache sa planche de traits entre-croisés, brouillés au hasard, dans les ombres, sans le moindre effort pour exprimer une simple feuille ou une motte de terre, qui vous dessine à grands traits confus, un paysage anonyme, comme on en voit de la fenêtre d’un chemin de fer, à 60 milles à l’heure. Au contraire, plus il est soigneux, en assignant l’exacte espèce de mousse à son tronc favori, et l’exacte espèce de mauvaise herbe à sa pierre nécessaire, en marquant dans chaque chose ce qui est définitif et caractéristique, dans sa feuille, sa fleur, sa semence, sa fracture, sa couleur, et son anatomie intérieure, plus son œuvre devient vraiment idéale. Toute confusion des espèces, tout rendu sans soin des caractères, toute association artificielle et arbitraire est vulgaire et non idéale en proportion de son degré. »

Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est point pour lui-même que l’artiste doit se livrer à cette infinitésimale recherche : c’est pour la nature. Ce n’est nullement pour faire montre de son talent à lui, c’est simplement pour dire quelque chose de plus sur elle. Ce n’est pas vanité, c’est amour. « Tout vrai fini est l’adjonction d’un fait. Lorsque les additions à l’esquisse première sont un fait faux ou bien un simple poli et un simple revêtement, le fini est un faux fini : ainsi les arbres ponctués d’Hobbema ou les premiers plans brouillés des gravures médiocres, ou la surface lustrée de Carlo Dolci, ou le soin apparent et l’apparente décision qui dissimulent l’étourderie dans les arbres de Claude Lorrain », cet idéaliste confondant et généralisant les espèces pour atteindre son « beau idéal de pâtissier-confiseur », tout cela,

Ce n’est que jeu de mots, qu’affectation pure,
Et ce n’est point ainsi que parle la Nature…

« Mais les plus grands artistes poussent toujours le fini, dans le vrai sens du mot, aussi loin que possible. Léonard dessine les