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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/191

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condamnation du Naturalisme, — et avec lui de l’architecture du monde… »

Suivons donc, dans toutes les formes d’art : peinture, sculpture, architecture, la voie que nous trace la nature vue avec amour, et recherchons, jusque dans les plus minces détails techniques son enseignement.

Ce qu’elle nous enseigne tout d’abord, c’est le calme : calme dans les lignes, calme dans les couleurs, calme surtout dans les mouvemens. Ses transformations ne sont pas rapides, ses gestes ne sont pas violens. L’arbre ne tend que lentement les bras vers le soleil ; le soleil ne se relire qu’insensiblement derrière la montagne ; la montagne demeure pendant des siècles quasi immobile. Rarement, les phénomènes naturels produisent de ces changemens à vue qui, dans les féeries, font la joie des petits enfans. Des hommes faits s’étonneront davantage des lents miracles de la germination ou de ces formations d’îles qui surgissent des mers, produites par le travail de myriades d’infiniment petits, durant des myriades d’années. Il faut donc s’interdire en art toute représentation d’événemens tumultueux, de scènes violentes, de figures qui courent, qui dansent, qui tombent, qui luttent et qui mordent : les tableaux de bataille, de damnation, de fêtes bachiques, de martyres à grandes contorsions de douleur, de chouettes clouées sur des portes et de Christs expirant sur des croix. Il faut proscrire les natures mortes au nom de la vie de la Nature, et aussi les Dieux mourans au nom de sa sérénité. « Ne pleurez pas sur moi, filles de Jérusalem !… » — « Un des attributs du plus grand art est un mouvement lent et continu ou une inaction entière. » L’agenouillement de naïfs bergers autour de la crèche ; l’ascension d’un jet d’eau sous le ciel ; le va-et-vient d’un archet sur une corde ; la procession des chevaliers qui entrent dans une église ; la marche lente des ambassadeurs le long du canal ; l’affaissement de la Mélancolie parmi les outils des sciences, la chute des roses, qu’un ange laisse tomber du bout de ses doigts, une à une, sur la chair chatouillée de l’enfant Jésus qui s’amuse… tels sont des mouvemens qu’on peut reproduire, parce qu’ils ne choquent point notre instinct de permanence. Les bergers de Lorenzo di Credi peuvent garder longtemps leur même caressante attitude, les moines du Mont Salvat et les grands seigneurs de Carpaccio passer éternellement devant nos yeux sans fatigue, la figure de Dürer demeurer appuyée sur sa main aussi indéfiniment