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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/187

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Ce que la lettre de la science tue, l’esprit de l’Art le vivifiera. Et l’esprit de l’Art, c’est tout simplement l’Amour, l’admiration naïve, passionnée, satisfaite de ce que les yeux voient, ne cherchant pas plus à l’approfondir qu’à l’embellir. En disant que « tout grand art est adoration », Ruskin entend que l’artiste doit à la Nature non seulement de la chercher avec amour, mais de l’aborder avec respect, et qu’il doit respecter non seulement ses formes et ses couleurs, mais encore son plan d’ensemble et jusqu’en toutes choses et en toutes formes d’art, son dessein. Il n’admet pas que l’artiste se mêle de l’arranger, de la disposer autrement qu’elle-même ne s’arrange et ne se dispose. Il ne prononce qu’avec prudence le mot « dangereusement noble » de composition. Il repousse avec horreur la généralisation : il se défie de toute synthèse. — Dans un tableau, s’il admet qu’il y ait une ligne maîtresse, une masse principale de lumière, une figure dominante, « c’est dans les mauvaises peintures, ajoute-t-il aussitôt, que vous verrez cette loi le plus rigoureusement manifeste. » — S’il parle d’harmonie, on dirait qu’il fait un traité des poisons. — S’il admet un groupement de figures, toutes les lois qu’il en donne dérivent de l’examen attentif des groupemens naturels. S’il souffre qu’une chose soit subordonnée à une autre, c’est qu’il a remarqué, que chaque fois qu’une feuille est composée, c’est-à-dire divisée en d’autres feuillets qui l’imitent et qui la répètent, ces feuillets ne sont pas symétriques, comme la feuille principale, mais toujours plus petits en quelque partie, en sorte qu’un des élémens de la beauté subordonnée dans tout l’arbre réside en la confession de sa propre humilité ou sujétion. — En sculpture, les lois du paysage le dominent pareillement et lui dictent celles de la glyptique. Avant tout, il veut que la masse sculptée présente de loin un profil simple et pur et une surface insensiblement modelée, un « magnifique va-et-vient » de plans doucement fondus les uns dans les autres, — comme sont, dans la Nature, des collines vues à distance sous un coup de soleil latéral, ou encore des feuilles ondulées ou des fruits modelés, sans un seul espace plat, mais sans de ces trous noirs et de ces entailles profondes où se plaisent les Bernin et les autres artisans de décadence. — Le modelé des statues doit suivre le modelé non des linges, mais des chairs et non des surfaces plates bâties par l’homme, mais des espaces arrondis voulus par Dieu.

Jusqu’en architecture, ce fil d’Ariane doit nous guider. Parce