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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/185

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convulsions profondes de cette machine humaine où notre âme est logée, de ces terres et de ces mers qui nous portent, mais, ce jour-là, il n’y aura plus d’art possible et le spectacle sera fini… Tant qu’il dure, ce n’est pas en savant, c’est en voyant, qu’il faut le regarder. C’est simplement avec les yeux d’un homme en bonne santé et avec le cœur d’un amoureux qui ne cherche qu’à admirer :

Cette faculté de la vue disciplinée et pure est la seule faculté propre dont l’artiste plastique doive se servir dans ses recherches sur la Nature. Son office est de montrer les apparences, son devoir de les connaître. Ce n’est pas son office, — bien que ce soit parfois commode pour lui, mais c’est toujours à ses risques, — d’en savoir davantage, de connaître les causes des apparences ou l’essence des choses qui les produisent. Ainsi, il y a deux étés, regardant, de Vérone, le soleil se coucher, je vis les montagnes qui sont au-delà du lac de Garde, d’un bleu étrange, vif et riche, comme la fleur de la prune de Damas. Je n’ai jamais vu auparavant ni depuis un bleu de montagne de cette qualité particulière. Ma science en tant qu’artiste est que je distingue cette sorte de bleu de toute autre, en ce que je me souviens parfaitement que ce bleu particulier avait tel ou tel vert associé avec lui dans les champs voisins. Je n’ai quoi que ce soit à faire avec les causes atmosphériques de la couleur : cette connaissance pourrait simplement occuper mon cerveau en pure perte et distraire mon attention et mon énergie artistiques de leur vrai point de vue…

Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de bonne humeur et montrait aux gens ce qu’il faisait. Il était un jour à dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux à un mille ou deux de distance, vus à contre-jour. Ayant montré ce dessin à un officier de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n’avaient pas de sabords. « Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont Edgecumbe et que vous regardiez les vaisseaux à contre-jour, sur le soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les sabords. — Bien, dit l’officier, toujours indigné, mais vous savez qu’il y a là des sabords ! — Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais. »

Ce qu’on voit, non ce qu’on sait, ce qu’on ressent, non ce qu’on comprend, — telle est la vérité esthétique opposée à la vérité scientifique et telle est la vérité que l’art doit, du plus près possible, rendre après l’avoir pénétrée. Les savans qui prétendent montrer aux artistes les choses comme elles sont, respectent-ils le plan de la Nature ? Non, ils le violent, car son plan est souvent de nous montrer les choses justement comme elles ne sont pas. Et reproduire les poulpes qu’elle cache au fond des eaux sombres, les os qu’elle cache au fond des chairs opaques, les mouvemens qu’elle dissimule par la rapidité avec laquelle ils sont