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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/184

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peintre de figure et le sculpteur, c’est peut-être une entreprise difficile que de restituer l’homme d’avant le vice et d’avant l’inesthétique labeur, mais du moins faut-il tendre obstinément vers cette réalité et non vers quelque chose d’autre que la réalité. Il ne faut rien généraliser, rien ajouter, rien embellir, mais on peut ôter de la face d’un homme les signes de dégradation que les artifices de notre temps y ont mis. On ne doit rien inventer, en dehors de la réalité ; mais on peut effacer les surcharges que la civilisation et les malheurs ont faites à la réalité. Ce n’est pas là effacer des vérités naturelles, c’est au contraire restituer le texte véritable en faisant disparaître l’interpolation.

Et observez par-dessus tout que ce travail ne doit pas être un travail d’imagination. Naufragés nous sommes et presque tous en morceaux, mais ce peu de bien par lequel nous pouvons nous racheter nous-mêmes doit être tiré des vieilles épaves du naufrage, si battues et si pleines de sable qu’elles puissent être, — et non pas de cette île déserte d’orgueil où se sont échoués les démons d’abord et nous après eux !… Nous devons donc poser comme premier principe que notre art plastique, peinture ou sculpture, doit ressembler le plus possible à la Nature.


Mais la Nature vue comment ? Avec les yeux ou avec les rayons Rœntgen ? La Nature touchée comment ? Avec la main ou avec le scalpel ? La Nature observée comment ? Contemplativement, en des années, comme l’observe le solitaire de l’Athos ou des Alpes, ou bien chronophotographiquement, en un deux mille cent centième de seconde, comme l’étudie un disciple de M. Muybridge ou de M. Marey, qui apparaît, photographie et disparaît par l’express suivant ? Il faut distinguer entre ces choses, car les mots sont si complaisans en esthétique et le vocabulaire si mal défini qu’en disant qu’on doit serrer de près la Nature, on s’expose à être pris pour un photographe, pour un anatomiste, pour un géologue ou pour un scaphandrier. Or aucun de ces hommes n’a vu ni n’est près de voir esthétiquement la Nature, pas plus que le pompier logé dans les coulisses n’a une idée de l’effet d’un opéra. Il aperçoit de face les choses qu’il faudrait voir de profil, et assourdi par une seule partie ne saurait saisir un ensemble. Il ne verra quelque chose que le jour où le théâtre brûlera. Nous aurons besoin de lui alors, et mieux que nous, il saura pourquoi il brûle, le dessous des choses, et — s’il s’agit du savant en face de la Nature — les