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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/182

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son des roseaux, dans les granges, mais par quelque pizzicato : Voilà la Nature, disent-ils, prise sur le fait, et voici la Beauté ! Mais si c’est ici la Nature, qu’est-ce donc que l’artifice ? Si c’est ici la terre, qu’est-ce donc que le sol où germent les grands blés nourriciers et les fleurs consolantes ? Si c’est là le ciel, qu’est-ce donc que cet espace d’où tombent les pluies qui fécondent et les rayons qui mûrissent ? — Pour les retrouver plutôt, ouvrons les fenêtres ; non, sortons du théâtre où les réalistes vont chercher leurs modèles de figures, passons les fortifications où ils cherchent leurs modèles de paysages, retournons là où l’électricité ne serpente plus à ras de terre, là où l’air n’est pas emprisonné et comprimé pour lancer des télégrammes, mais libre pour pousser des nuages, là où « les jeunes filles dansent non sous la lumière du gaz, mais sous la lumière du jour, et non pour de l’argent et à cause de leur misère, mais pour de l’amour et à cause de leur joie ! » Là est la Nature et là aussi la Beauté.

Beauté plastique des figures autant que pittoresque des paysages, — cela s’entend de reste, car si nous voulons qu’elle réside dans le corps humain tel que l’a fait la Nature, est-ce à dire que les types ordinairement choisis par les réalistes représentent la Nature et s’approchent de la Beauté ? Voici un gros électeur ou un menu fonctionnaire assis à la terrasse d’un café et qui, d’un geste approprié, prend un bon bock, ou goûte quelque absinthe. Il est courbé sous le poids de maladies ataviques, déformé par les accessoires du vêtement moderne, renfrogné par les passions et les vices de notre temps, les muscles atrophiés par un trop long repos, la peau pâlie et décolorée sous le cou et à partir des poignets par une trop longue réclusion sous les linges inutiles, la main tremblante d’alcoolisme… Est-ce là l’homme de la Nature ? Et s’il fut jamais au monde un être artificiel, n’est-ce pas lui ? Est-ce la femme naturelle, que la morphinomane, ou que la chlorotique, ou que la peinte au filo d’oro, ou que remaillée ? Est-ce la Nature qui a fait ces mains d’ouvriers modernes, qui a mis ces durillons sur celles du corroyeur et ces bourses séreuses à celles du découpeur sur métaux ? Est-ce une teinte naturelle que celle du visage sous la lampe Edison ? Quelle sera donc la lumière non naturelle et irréelle à ce prix ? Celle du soleil, sans doute !… Et sous quel prétexte les réalistes proscrivent-ils les lumières des romantiques ou de M. Hébert, comme fausses, comme lueurs filtrées dans des caves, lorsqu’ils admettent, dans leurs propres