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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/181

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tout à fait sûrs que la place dans laquelle vous êtes maintenant est celle avec laquelle vous avez affaire. » Et surtout n’allez point, sous couleur d’idéalisme ou de mysticité, vous mêler d’enseigner la Nature et « d’améliorer les œuvres de Dieu ! »

Reste à prendre le parti du Réalisme. Et nous le prendrions en effet, si le Réalisme, tel que l’entendent les ateliers modernes, était l’imitation et l’adoration de la Nature. Mais loin que l’école réaliste admire et recherche la Nature, il n’est peut-être pas, dans l’histoire, une école qui l’ait plus délibérément proscrite et plus insolemment bafouée. Loin qu’elle s’attache à reproduire de ce monde ce qu’il a de naturel et d’originel, elle se voue à montrer, en lui, l’artificiel et le succédané. Car il faut démasquer le sophisme de cette école qui, s’appuyant sur un principe vrai, à savoir que la Nature passe de beaucoup l’imagination humaine, en a fait, par le plus étrange abus de mots, suivre cette extravagante conclusion que tout ce qui est dû à la fabrication des hommes : — les usines, les trottoirs, les locomotives, les fiacres, les bicyclettes, les guinguettes et les talus de chemins de fer — s’appelle la Nature et, à ce titre, s’impose à notre admiration. Ces bizarres amans de la Réalité, qui commencent par fabriquer, artificiellement et selon leurs imaginations, un objet laid en contradiction avec toutes les lois naturelles, puis qui nous viennent dire que cet objet est beau par cela seul qu’il est réel, manquent à la fois de précision dans leur argument, parce qu’à ce prix on ne peut opposer la réalité à l’artifice, — et d’amour pour cette réalité qu’ils défigurent avant que de la copier.

Ils fabriquent un chapeau haute forme, un tuyau de poêle, un « huit reflets », et aussitôt ils le représentent sur une toile ou en bronze, en vous disant : C’est beau, car c’est la Nature ! Ils entrent dans un bar, inventorient sa collection de flacons multicolores, s’imprègnent de son atmosphère enfumée, étudient ses glaces ternies et tachées, puis ils peignent la bar-maid au milieu de ce triste appareil de fausse civilisation et nous disent : C’est beau, car c’est la Nature ! Mieux encore : ils vont chercher la Nature au théâtre, sous la lumière, non du soleil, mais du gaz, éclairant non des chairs nues, mais des maillots, maillots d’êtres piétinant non la terre, mais des planches, respirant non sous des nuages, mais sous des gazes peintes, marchant non pas avec des pieds nus et libres, mais pirouettant avec des pieds déformés par la danse, et non par une danse aisément apprise avec les aïeux au