Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/180

Cette page n’a pas encore été corrigée


prétention paradoxale, inouïe, d’un étroit esprit qui, impuissant à pénétrer la Beauté éparse dans la Nature, entreprend de la créer selon ses misérables imaginations. L’imagination n’a rien à créer : son rôle est, si l’on veut, de « pénétrer la vérité, d’associer la vérité, de restituer la vérité. » Ce ne doit jamais être de substituer ou d’ajouter quelque chose à la vérité. « L’erreur qui la concerne est que sa fonction est une fonction de mensonge et que son opération consiste à montrer les choses comme elles ne sont pas. » A quoi bon mentir, quand les réalités sont si belles ? Quelle figure généralisée, faite de traits rapportés empruntés à des beautés diverses, quelle académie transposée, quelle fille de statue valut-elle jamais les vivantes enfans des hommes dont les soleils se sont chargés d’approfondir les teintes et les brises d’emmêler les cheveux ? « Aucune déesse grecque n’a jamais été moitié si belle qu’une jeune Anglaise d’un sang pur ! » Les vieux grands maîtres introduisaient dans toutes leurs œuvres prétendues d’imagination, dans leurs Paradis ou dans leurs Résurrections les simples portraits de leurs patrons, de leurs valets, de leurs maîtresses et de leurs créanciers ; et c’était là « non une erreur, mais bien la source de leur vraie grandeur et de leur supériorité, car ils étaient trop grands et trop humbles pour ne pas voir dans chaque face autour d’eux ce qui était au-dessus d’eux et ce qu’aucune imagination d’eux-mêmes n’aurait pu ni égaler, ni remplacer ! »

Et s’il s’agit de ces régions du rêve où nous ne sommes jamais allés et de ces êtres de foi que nous n’avons jamais vus, quel besoin avons-nous de les peindre ? Quand les maîtres l’ont tenté, ils sont toujours restés au-dessous d’eux-mêmes. « Tout ce qui est vraiment grand dans l’art chrétien se restreint rigoureusement à ce qui y est humain et même les extases des âmes rachetées qui entrent celestamente ballando par la porte du paradis de l’Angelico furent aperçues d’abord dans la gaieté terrestre encore que très pure des Florentines. » A aucun moment, « la créature n’a conçu ce qui est supérieur à la créature », et il n’est point utile qu’elle le puisse, ni convenable qu’elle le veuille. Ne pas voir la Beauté dans une hirondelle et s’imaginer la mettre dans un séraphin, quelle folie ! « Si vous n’êtes pas inclinés à contempler les ailes des oiseaux que Dieu vous a donnés à voir et à toucher, beaucoup moins devez-vous l’être à contempler ou à dessiner quelques imaginations d’ailes d’anges que vous ne pouvez voir. Connaissez cette vie-ci d’abord, sans nier l’autre, mais en étant