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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/179

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sous la même forme qu’elle s’impose dans les cours d’assises aux témoins des crimes des hommes : — Dirai-je la vérité ? Dirai-je toute la vérité ? Ne dirai-je rien que la vérité ? se demande le paysagiste sous son parasol, le statuaire en face de son ébauchoir, le portraitiste en tournant et en retournant autour de son modèle. Dessinerai-je ce chêne, comme il m’apparaît, dans son ensemble, sans rien y ajouter, sans fausser son aspect, mais en massant son feuillage et en oubliant quelques branches qui me paraissent inutiles à sa beauté, — en d’autres termes, dirai-je la vérité ? Le dessinerai-je dans ses moindres détails, et en faisant ressortir avec la même netteté jusqu’aux incidens et aux aspects qui me plaisent le moins, — en d’autres termes, dirai-je toute la vérité ? N’ajouterai-je pas au thème que me fournit ce chêne, toutes les améliorations, tous les embellissemens, toutes les autres idées de chênes que je puis avoir, en un mot ne dirai-je rien que la vérité ? Selon sa décision, l’artiste sera un éclectique, un réaliste ou un idéaliste. Il suivra Tune des trois grandes théories auxquelles se ramifient toutes les théories d’art : la théorie du choix, — la théorie de l’imitation littérale, — la théorie de l’idéalisation.

Or, si nous avons défini la Beauté « la signature de Dieu sur ses œuvres », et jusque sur ses moindres opuscules, si nous avons affirmé que toute Nature est Beauté, ce n’est point pour nous rallier à la théorie du choix et encore moins à celle de l’idéalisation. Choisir ! Qui l’oserait ?

Que le jeune artiste se méfie de l’esprit de choix : c’est un esprit insolent tout au moins, et ordinairement bas et commun, empêchant tout progrès et flétrissant tout pouvoir, encourageant les faiblesses, flattant les partialités… Il ne dessine rien de bien, celui qui n’a pas envie de dessiner n’importe quoi ! Lorsqu’un bon peintre se récuse, c’est parce qu’il se sent humilié, non parce qu’il fait fi ; lorsqu’il s’arrête, c’est parce qu’il est rassasié, non parce qu’il trouve que la Nature lui donne une mauvaise nourriture. J’ai vu un homme d’un goût très pur s’arrêter pendant un quart d’heure pour contempler les petits canaux que la pluie venait de tracer dans un tas de cendres… L’Art parfait perçoit et reflète l’ensemble de la Nature. L’art imparfait, qui est dédaigneux, rejette ou préfère…

Par conséquent, et selon le mot qui créa le Préraphaélisme, « les artistes doivent aller à la Nature en toute simplicité du cœur, sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir. »

Sans rien idéaliser non plus, est-il besoin de le dire ? Choisir est une insolence, mais idéaliser est un sacrilège. C’est la