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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/178

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un champ saturé de superphosphate, dans un canal bétonné pour l’irrigation. Mais ce ne sont là que des restes, que de pauvres souvenirs de la grande Défigurée. Nous pouvons les aimer encore, comme on aime les traits même flétris, même couturés et entaillés d’un visage qui nous fui cher. Nous ne pouvons plus y voir le prototype et le critère de la Beauté. Il est et il n’est que dans la Nature vierge, parce que la Nature n’est réellement elle-même que lorsque rien n’est venu la travestir ni la souiller.

Notez cette particularité au sujet des ciels, qui les distingue de tout autre sujet de paysage sur la terre : que les nuages n’étant point exposés à l’intervention humaine sont toujours arrangés selon les lois de la Beauté. Vous ne pouvez être sûrs de cela dans aucune autre partie du paysage. Le rocher d’où dépend spécialement l’effet d’un spectacle montagneux est toujours précisément celui que l’entrepreneur de routes fait sauter ou que le propriétaire exploite en arrière, et s’il est un coin de pelouse que la Nature ait laissé à dessein le long de ses forêts sombres, qu’elle ait fignolé avec ses herbes les plus délicates, c’est toujours là que le fermier laboure ou bâtit. Mais les nuages, bien que nous puissions les cacher avec de la fumée et les mêler de poison, ne peuvent pas être exploités en carrière, ni servir de fondement à des bâtisses, et ils sont toujours glorieusement arrangés…

C’est devant eux, c’est devant les vagues indépendantes et vierges, c’est dans les vallées, profondes où les eaux, les herbes, les lueurs, les ombres, les sèves, font tout ce qu’elles veulent, que l’artiste a eu les plus poignantes jouissances de sa vie. « Le pur amour de la Nature a toujours été pour moi restreint à la nature sauvage ; c’est-à-dire à des endroits complètement naturels et spécialement à des campagnes animées par des fleuves ou par la mer. Il y fallait le sens de la liberté, du pouvoir spontané, inviolé de la Nature… » Tout ce qui s’en approche va vers la beauté, tout ce qui s’en éloigne s’achemine vers la laideur.

De cette conception de la Beauté suit naturellement le parti que l’artiste prendra en face de la Nature ; et le parti qu’on prend en face de la Nature, c’est la seule question en Art. Toutes les recherches techniques du peintre maniant ses terres ou ses os concassés et du sculpteur fouillant sa glaise, toutes les gloses philosophiques des esthéticiens gesticulant dans leurs chaires, se ramènent à cette question : quel parti prendre devant la Nature ? Et des réponses qu’ils se font dérivent toutes les différences des écoles, sous-écoles, sectes et ateliers. Or, si l’on débarrasse la question des verbiages et des équivoques qui l’enrichissent, elle se pose dans les champs aux témoins des splendeurs de la Nature