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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/110

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Les Chinois en avaient une ; ils l’ont perdue ; ils en refont une nouvelle. Et après tout, il n’est pas certain qu’ils aient tort : cet instinct de la mer, faculté innée pour quelques-uns, ne saurait-il devenir pour tous les autres une qualité acquise ? Les Russes n’ont-ils pas fait sur ce point d’étonnans progrès en deux siècles ; et qui eût osé prédire, il y a trente ans, en dépit de la Hanse, que l’Allemagne allait porter ombrage à l’Angleterre ; par le brusque essor, par le rapide épanouissement de sa flotte commerciale ?

Voici encore qu’après une longue torpeur les Espagnols redeviennent marins. Dans peu d’années la flotte de nos voisins du sud-ouest reprendra le rang qu’elle occupait lorsqu’elle luttait avec nous contre les oppresseurs des mers, quand elle leur disputait la Méditerranée et les Baléares, la mer des Antilles et la Colombie, de 1739 à 1748, de 1779 à 1783. Qu’on ne s’y trompe pas : c’est cette flotte renaissante, et forte déjà, du reste habilement composée d’unités offensives, de navires rapides, qui inspire une sage réserve dans la question cubaine à certain gouvernement.

Applaudissons à cet essor vigoureux de la marine espagnole, félicitons-nous de cette II oraison nouvelle de l’esprit maritime chez un peuple fier, énergique, assis comme nous sur l’Océan et la Méditerranée, dont il sait bien qu’il devrait commander le point de jonction, et qui n’oublie point l’outrage de Gibraltar…

Revenons sur nous-mêmes, maintenant. Quel est « l’état d’âme » de la nation vis-à-vis des choses de la mer ? S’y intéresse-t-elle vraiment ? En apprécie-t-elle l’importance, et, hors par quelques discours où l’on ne dit rien de ce qu’il faudrait dire tout en répétant à satiété ce que l’on devrait taire, manifeste-t-elle résolument, comme toutes les nations aujourd’hui, la volonté d’avoir une puissante marine, ou seulement la marine de sa puissance ?… Question délicate, pénible, à laquelle nous répondions implicitement déjà au commencement de cette étude !

Mais quels sont donc les facteurs essentiels de ce que nous avons appelé l’esprit maritime ! De quelles tendances, de quelles qualités, peut-être même de quels heureux défauts est-il fait ? — Ne serait-ce pas justement de ce libre élan, de cette spontanéité de décision, de ce goût des entreprises lointaines et du grand négoce aventureux, tenace, envahissant, en un mot de ces facultés pacifiquement offensives — toujours tempérées par notre