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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/109

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VII

C’est un spectacle, en effet, qui mérite de retenir l’attention de l’observateur que cette âpre poursuite de la domination par la mer. Tous y prétendent. Les uns la veulent complète, entendant bien que régner sur les eaux, c’est aussi régner sur la terre. D’autres, d’une ambition moins vaste pour le moment, mais aussi tenace, se contenteraient du bassin dont ils occupent le centre et qui obéissait à leurs pères. Ceux-ci ont des océans à eux, qui sont leurs zones d’influence, ceux-là des mers territoriales, jalousement réservées. Quelques-uns commandent avec orgueil sur des détroits où tout passe, sur des bras de mer artificiels où tout paie. Et dans cette universelle passion pour l’élément qui est à la fois le grand chemin des intérêts matériels, le trait d’union des peuples et l’éternel véhicule de la civilisation, disparaisssent les deux dernières des cinq conditions posées au début de cette étude, cos deux conditions qui paraissaient essentielles autrefois : la puissance financière et les facultés naturelles, l’instinct, le sens de la mer.

La puissance financière ? — Certes, c’est elle qui permet à l’Angleterre de dépenser en dix ans 2 milliards et demi pour doubler sa flotte, aux Etats-Unis d’en créer une en quelques années, à l’Allemagne de passer brusquement du cinquième ou sixième rang au troisième, en attendant mieux, malgré la lourdeur de ses charges militaires.

Mais si cette condition est suffisante, elle n’apparaît plus nécessaire, grâce au jeu des emprunts nationaux toujours souscrits, au moyen d’habiles intermédiaires, par les peuples riches qui ne savent ou n’osent plus employer chez eux leurs capitaux. Quel est le gouvernement assez pauvre, assez déshérité pour se voir refuser chez nous, — en engageant au besoin le produit d’une taxe, d’un monopole, des douanes de tel ou tel port, — de quoi commander cuirassés, croiseurs, torpilleurs à Newcastle, à Glasgow, à Stettin, à Elbing, à Sestri-Ponente, à Livourne. Au Havre ou à la Seyne, ajouterions-nous bien volontiers, si cette aubaine n’était rare pour ceux-là mêmes qui se font, à leurs risques et périls, les argentiers bénévoles des nations obérées.

Les facultés naturelles de la race, le sens marin ?… Eh ! qui s’en préoccupe ? Il faut avoir une flotte, bien ou mal conduite.