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discréditer la Diète en la condamnant à l’inaction, de prouver aux Allemands que cette vieille machine ne marchait pas et n’était bonne qu’à mettre au rebut. Tel était le rôle dévolu à M. de Bismarck, et qui convenait à merveille à son humeur belliqueuse, à son génie dur, artificieux et retors. Il s’acquitta de sa tâche en conscience et avec joie. Il se plaignait parfois que son gouvernement fût trop facile, trop coulant. Quand ses instructions lui commandaient de céder, il traînait les choses en longueur : « Il semblait, disait le comte Prokesch, protester par son attitude contre le pénible devoir qui lui était imposé, et il ne se rendait qu’en poussant de gros soupirs. »

Cet homme de guerre n’était pas pour lui un inconnu. Il l’avait vu plus d’une fois à Berlin et l’avait défini « le type du conservateur néo-prussien. » — « Détruire la Confédération actuelle et mettre la Prusse à la tête de l’Allemagne, telle est, si je ne me trompe, sa pensée dominante. Quand il se tient, ses manières sont agréables. » Le comte Prokesch s’était flatté tout d’abord d’entretenir avec ce collègue gênant de bons rapports personnels. On lit dans ses premières lettres : « M. de Bismarck est fort bien pour moi ; nous sommes dans les meilleurs termes. » Il ne le dira pas longtemps. Lorsque, à l’époque de la guerre de Crimée, le gouvernement prussien envoya à Londres M. d’Usedom, le président de la Diète germanique écrivait au comte Buol : « Les Prussiens s’entendent à choisir leurs hommes. Ils nous ont envoyé un chercheur de querelles, einen Krakeeler, un fier-à-bras. Ils envoient aux Anglais un gentleman d’humeur enjouée, d’esprit libéral, marié avec une Anglaise et élevé à l’anglaise, qui n’est pas un professeur comme Bunsen, ni un menteur comme d’autres. »

Ainsi que tous les diplomates de la vieille école, de l’école « de la main de fer et du gant de velours », le comte Prokesch avait le culte des formes. « La règle fondamentale de la politique et de la diplomatie, disait le prince de Metternich, se trouve dans ce précepte du livre des livres : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit. Appliquée aux affaires d’État, cette vertu évangélique s’appelle l’esprit de réciprocité ou la science des bons procédés. » Le comte Prokesch s’était acquis à Berlin la réputation d’un homme entier, tenace, qui manquait de souplesse ; on lui reprochait sa raideur, on ne l’accusa jamais d’être incorrect ou discourtois.

Cet homme courtois avait affaire à forte partie, et son collègue prussien lui ménageait de pénibles surprises. Dédaignant les vieilles méthodes, M. de Bismarck avait toutes les opinions d’un conservateur zélé pour les bons principes, les procédés d’un radical et le tempérament d’un boutefeu. Il ne ressemblait à personne, il versait le vin vieux dans de nouveaux vaisseaux. Les ironies dures, les menaces et les provocations alternant avec les caresses, peu de scrupules, des contradictions volontaires, de faux bruits habilement semés,