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laissent plus après elles de mystère. Ce sont eux qui élevant leur impuissance en théorie ont banni du roman l’art du récit et fait un mérite de l’absence de la composition. Enfin si le réalisme chez nous a dévié de sa voie, et si nous n’en avons eu en ces derniers temps que la plus désobligeante contrefaçon, ils ont contribué pour leur forte part à en fausser l’idée. Le réalisme est par définition une littérature de vérité générale et d’humanité moyenne. Ils n’ont peint que des types d’exception, des hommes de lettres et des peintres pareillement névrosés, une femme de théâtre, un modèle, une bonne hystérique, une religieuse, une dévote extatiques, une jeune fille qui est déjà une « agitée ». Ils n’ont mis en scène que des malades. Ils n’ont étudié que des « cas ». Ce qui leur a fait le plus cruellement défaut c’est la sympathie. Ils ont envisagé la grande confraternité humaine avec la sécheresse de cœur de célibataires égoïstes. Ils ont jeté sur la société de leur temps le regard méprisant d’artistes égarés dans une cohue de bourgeois. Ils ont été amenés à signaler les mœurs populaires comme matière d’art, non par un sentiment de charité et de pitié, mais parce que cela les amusait de pencher leur curiosité de littérateurs bien nés sur un monde quasiment exotique et sur des phénomènes ignobles.

Leur style a été leur principal moyen d’action sur la littérature de ce temps. La fameuse « écriture artiste » a son origine dans les théories du style plastique et continue en l’aggravant l’erreur de Flaubert, de Gautier, de Saint-Victor. « De la forme naît l’idée », avait dit un jour le bon Flaubert, et Gautier complétant la formule déclarait « qu’à l’idée de la forme il faut ajouter la forme de l’idée. » C’est sur ce texte qu’ont travaillé les Goncourt. Mais le style de l’auteur d’Émaux et Camées avait son unité, étant uniformément matériel et concret. Les Goncourt ne se contentent pas de « ces grosses colorations… et ils cherchent dans la peinture des choses matérielles à les spiritualiser par des « détails moraux. » Remplacez dans cette phrase l’expression : « détails moraux », qui ne veut rien dire, par celle de « termes abstraits ». En voici des exemples : « Sur le siège, le dos du cocher était étonné d’entendre pleurer si fort… Ces lieux champêtres où vont se vautrer les dimanches des grands faubourgs… Ses ivresses mêmes, ses torpeurs saoules, elle les dressa à se réveiller au pas de sa maîtresse… Elle regardait dormir la grâce de son enfant… Elle prit des allumettes de papier rose tournées par la distraction de ses doigts… etc. » Flaubert et Gautier avaient une bonne syntaxe. Les Goncourt la brisent impitoyablement. Ils suppriment les mots qui servent à marquer le lien logique de la pensée ; ils ne gardent que ceux qui traduisent une sensation, le mot qui fait image, l’épithète rare, l’épithète peinte en rouge, en bleu, en vert. Ajoutez dans ce style singulièrement composite les pointes et les jeux de mots. M. de Goncourt avoue qu’ils