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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/944

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intellectuelle, époque d’élection et de regret, où les ramenait sans cesse une tendresse qui ressemblait à une nostalgie. Ce qu’il y a dans cet art d’élégant et de coquet, de mièvre et de tourmenté, surtout ce qu’il y a de factice et le parti pris d’ignorer ou de contrarier la nature, cela les enchante. Ils sont portés par des raisons analogues vers l’art japonais et goûtent vivement ce qu’il y a en lui de chinois.

Hommes de bibliothèque et de musée par leur constitution intellectuelle, ils doivent leur sensibilité particulière à leur tempérament nerveux. Ce sont, pour préciser, non pas des nerveux sanguins, mais des nerveux lymphatiques. Cette différence leur paraissait essentielle, pour peu qu’on voulût apporter quelque exactitude dans l’analyse de leur talent. Ces dispositions primitives d’un tempérament nerveux, ils les ont développées par une hygiène savamment absurde. Ils les ont exaspérées, jusqu’à la maladie des nerfs, jusqu’au point où les nerfs sont mis à vif dans une sorte d’écorché moral. Eux aussi ils ont cultivé leur hystérie. Ils s’en montrent justement fiers, attendu qu’ils partent de ce principe, l’un des articles de foi du credo romantique, que la maladie est supérieure à la santé. Ils ne cessent de constater et d’admirer en eux les heureux effets du détraquement de l’organisme et de ce déséquilibre où ils sont enfin parvenus. « La maladie sensibilise l’homme pour l’observation comme une plaque de photographie… En littérature, des délicatesses sont atteintes par des nerveux lymphatiques que n’atteindront jamais les nerveux sanguins… Notre talent ! Qui sait ? C’est peut-être l’alliance d’une maladie de cœur et d’une maladie de foie… Les premiers nous avons été les écrivains des nerfs. » De là procède aussi la teinte spéciale de leur mélancolie. Elle ne vient pas chez eux, comme chez les philosophes, d’une étude raisonnée des conditions de l’existence ; elle n’est pas davantage, comme chez les poètes, la langueur des rêves inassouvis. Cette tristesse, sans générosité et sans grâce, se rapproche plutôt de la vulgaire mauvaise humeur et se peint par des façons de s’exprimer triviales : « Je vomis mes contemporains… Je juge qu’il n’y a pas une chose ou une cause qui vaille un coup de pied dans le c… au moins dans le mien. » Ce sont là beaucoup moins les cris de détresse d’une âme ulcérée que des rancœurs de malades et qu’une hypocondrie de névropathes.

Un des aspects les plus curieux que nous offre l’organisation de ces artistes subtils, c’est le manque absolu d’intelligence. Si l’on nous demande en quel sens nous l’entendons, au lieu des commentaires qui souvent embrouillent les questions, nous répondrons en citant quelques « pensées », cueillies plutôt que choisies parmi celles qui foisonnent sur leurs albums : « C’est après dîner que l’homme a le plus d’idées. L’estomac rempli semble dégager la pensée, comme ces plantes qui suent instantanément par leurs feuilles l’eau dont on a arrosé leur