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Pour se dédommager de cette fatigue et de cet ennui, il a fait appel au succès, il a crié vers lui, soupiré, aspiré, haleté vers lui. Je ne suis nullement d’avis qu’il faille demander à l’artiste d’être indifférent au succès de son œuvre : il en a besoin au contraire, comme du meilleur des encouragemens et du plus efficace des excitans. Le droit au succès est une conséquence du droit au travail. Mais il s’agit de savoir quelle est la qualité de ce succès. Voilà justement ce qui nous a toujours empêchés d’être touchés par les lamentations de M. de Goncourt et sensibles à la réelle souffrance qu’elles trahissaient : tout en faisant profession de n’écrire que pour les délicats et de ne se soucier que du suffrage de quelques-uns, il désirait la banale notoriété, enviant les gros tirages de ses confrères et la publicité tapageuse organisée autour des choses et des gens de théâtre. Il se qualifiait pompeusement d’être un « forçat de la gloire. » Il avait tout bonnement soif de réclame.

Le souci de l’art a une incontestable noblesse, à condition toutefois qu’il nous affranchisse des autres soucis, qu’il nous divertisse des préoccupations personnelles, qu’il délivre, qu’il élève, qu’il élargisse notre âme. Personne n’a été plus occupé de soi que ne l’était M. de Goncourt. Il a ajouté à l’histoire de la vanité artistique un chapitre inédit. Il a reculé les bornes de l’infatuation. Nul n’avait encore poussé aussi loin le contentement de soi-même, pris autant de plaisir à se contempler, mis autant d’indiscrétion à se raconter. Persuadé que rien de ce qui le touche ne saurait nous être indifférent, il nous met dans la confidence de ses plus intimes démarches, de ses indigestions comme de ses cauchemars, des misères de ses lendemains d’amour comme des conditions dans lesquelles il se déniaisa. Susceptible et jaloux, il est malheureux pour tous les éloges qu’on ne lui décerne pas, mais surtout il souffre de ceux qu’on accorde à d’autres. Le bien qu’il a dit de lui-même n’a d’égal que le mal qu’il a dit de ses confrères. Tous ceux dont il a parlé, c’a été en fin de compte pour les desservir. Il a pratiqué l’éreintement, avec continuité et sûreté, à la manière d’une fonction instinctive et naturelle. Il débinait, débinait, débinait. A peine a-t-il fait exception pour quelques-uns qui lui composaient un cénacle. Homme de coterie, il ne s’est élevé si fièrement contre on ne sait quel art prétendu officiel, qu’afin de reconstituer à son profit une intolérance plus étroite. C’est pourquoi, on aura beau accumuler les panégyriques, on n’arrivera pas à nous donner le change. La vérité, qui éclate avec trop d’évidence, est que M. de Goncourt eut, à un degré éminent, l’esprit mesquin et le caractère médiocre. On le citera comme le type de l’homme de lettres ; mais ce sera après avoir donné de l’homme de lettres une définition congruente.

Aussi bien c’est l’œuvre qui importe. Elle est intéressante, et nous sommes bien éloignés d’en méconnaître ni la valeur ni l’importance.