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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/939

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Revue littéraire – M. Edmond de Goncourt


M. Edmond de Goncourt vieillissait dans un grand abandon. Quelques efforts qu’il fit pour s’installer dans les fonctions de « Père des Lettres » et pour donner à son « grenier » une odeur de chapelle, les fidèles y étaient chaque jour moins nombreux. Ils espaçaient leurs visites. Quelques-uns même, par une mauvaise honte, les dérobaient à la curiosité maligne de leurs confrères. Ils souriaient entre eux de la gravité de cet « oncle », irrévérencieusement. M. de Goncourt le savait. Il en était attristé. Dans sa solitude, que ne suffisaient pas à égayer ses collections d’objets d’art, au milieu des foukousas et des kakémonos, des monstres japonais et des bouddhas qui ne lui avaient pas enseigné la résignation, il songeait au peu de solidité des amitiés littéraires et laissait tomber cette réflexion mélancolique : « Dans les lettres, on a un certain nombre d’amis qui cessent tout à coup d’être de vos connaissances, dès qu’ils ne vous croient plus susceptible de faire du bruit. » Après cet isolement de ses dernières années, le vieil homme de lettres pouvait craindre que la nouvelle de sa mort ne tombât dans le silence. D’ailleurs la mauvaise chance qui l’avait toujours poursuivi. la guigne qui l’avait persécuté avec constance et ingéniosité, faisant éclater un coup d’État pour détourner l’attention publique de son premier livre, faisant succomber le président Carnot pour nuire à la publicité du septième volume de son Journal, faisant mourir Auguste Vacquerie et tomber malade M. Coppée pour retarder la date et compromettre le succès de son banquet, cette guigne n’allait-elle pas s’attacher encore à lui, et susciter, par exemple, quelque complication de politique européenne afin de lui « couper » ses articles nécrologiques ? C’est