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Marseille, et presse-t-il les Pères de la Mercy de fournir leur quote-part pour l’acquittement des rançons promises par le consul d’Algérie. Les Turcs finissent par perdre patience ; le consul lazariste est saisi et mis aux fers ; il subit les avanies les plus odieuses et reçoit la bastonnade, presque jusqu’à en mourir.

Alors, le bon saint Vincent multiplie ses lettres ; il exhorte le consul d’Alger à supporter avec patience sa prison ; puis il lui annonce « qu’il a été résolu dans le conseil du Roy qu’il en serait écrit à Constantinople et que le Roy en ferait plainte à la Sublime Porte. Autrement Sa Majesté ferait justice des corsaires turcs (décembre 1650). » Il lui fait même espérer sa délivrance par une voie plus courte, sans doute la rançon. Quoi qu’il en fût, l’année suivante, le pauvre Barreau était encore sous les verrous ; les esclaves d’Alger durent se cotiser pour racheter le consul de France !

Barreau reprit donc ses fonctions ; mais, entraîné par sa charité, il contracta de nouvelles dettes. Il essaya alors de suppléer à l’insuffisance des ressources du consulat, en faisant le commerce des diamans, des perles et du corail, et se trouva derechef dans une position critique. Pour comble de malheur, il fut encore jeté en prison, à propos d’une querelle survenue entre le dey d’Alger et les commerçans du « Bastion de France ». De son cachot, il écrivait à Saint-Lazare de Paris, pour supplier qu’on lui envoyât les 8 000 à 10 000 écus dont il avait besoin. Aussitôt le supérieur de Saint-Lazare, le frère et les amis de Barreau se mirent en quête ; mais il ne fallut pas moins de deux ans pour réunir cette somme. Les dernières lettres de saint Vincent au frère Barreau trahissent l’inquiétude que lui donne la situation obérée du consul.

« Nous avons été longtemps entre l’espoir et la crainte à votre sujet, lui écrit-il le 31 janvier 1689 : mais l’espérance a prévalu, car Dieu vous a délivré non seulement de la mort, mais même de la prison. Prenez patience, et vous vous tirerez aussi de vos anciens engagemens ; mais ménagez bien l’argent qu’on vous envoie. C’est l’argent des esclaves et de là dépend leur liberté et peut-être leur salut ! » Dans une lettre du 17 juin de la même année il ajoutait : « Gardez-vous bien de divertir ces sommes à un autre dessein que celui-là. Les devoirs de la justice sont préférables à ceux de la charité. »

Parole rare, sous la plume de saint Vincent, mais qui prouve que l’apôtre de la charité était doublé d’un excellent administrateur. Les dettes de Saint-Lazare furent payées, mais le frère Barreau fut rappelé à Paris, par le supérieur de Saint-Lazare (1661).