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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/921

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Et, comme une personne de condition et d’insigne piété [1] eut vu le bien que faisait ce bon prêtre dans l’exercice de cette charge, elle s’est employée vers le Roy, sans que nous en eussions aucune pensée, pour nous faire avoir les consulats de Tunis et d’Alger, et Sa Majesté nous a permis de les faire avoir par telles personnes capables que nous trouverions propres à notre dessein. Pour cela, Monseigneur, nous en avons choisi deux de notre Compagnie qui ne sont pas prêtres, mais qui entendent les affaires… de manière que n’ayant qu’une même intention avec nos prêtres, ils vivent ensemble comme frères, ils ont tout en commun et emploient les profits des consulats, avec ce que nous leur envoyons de France, après leur simple entretien pris, à l’assistance corporelle et spirituelle des pauvres chrétiens captifs, et à procurer la liberté à quelques-uns qui, faute de 30 à 50 piastres, seraient en danger de demeurer esclaves toute leur vie et peut-être de se perdre par désespoir, ainsi qu’il est arrivé à plusieurs.

Saint Vincent de Paul obtint sans difficulté de Louis XIV la nomination de M. Husson au consulat de Tunis et celle du frère Barreau au poste d’Alger ; mais il n’eut pas si vite raison de l’opposition du collège de la Propagande à Home. Celui-ci lui adressa des remontrances sur l’emploi des membres de la compagnie de Saint-Lazare comme consuls, en se fondant sur les canons de la discipline, qui avaient édicté l’incompatibilité entre le commerce et les fonctions ecclésiastiques.

Le supérieur de Saint-Lazare répondit aux cardinaux que les fonctions consulaires étaient assignées à des membres laïques de la société et non pas à des prêtres, et d’ailleurs qu’il n’y avait pas là œuvre de négoce, mais de charité, puisque la charge de consul dans ces deux villes était très onéreuse [2]. Cependant la Propagande refusait obstinément sa sanction. Alors l’apôtre des galériens et des esclaves, sans faiblir et sans se départir de son admirable humilité, revint à la charge. « Il y allait, disait-il, du salut de 20 à 30 000 âmes exposées tous les jours aux périls de l’abjuration, et aux séductions les plus grossières. Si l’on n’employait pas ce moyen, rien ne se ferait à cause de l’inertie et de l’indifférence des consuls, et l’Eglise catholique serait responsable de la damnation éternelle de ces milliers de chrétiens ! »

Enfin, la Propagande céda et toléra l’existence des consuls lazaristes, vaincue parce doux entêtement, qui est le secret de la force des femmes et des cœurs aimans. Les missionnaires de Saint-Lazare se mirent de suite à l’œuvre, et saint Vincent de Paul, avec un coup d’œil digne d’un grand politique, leur assigna d’emblée trois champs d’action, qui devaient un jour revenir à la France : Tunis, Alger et Madagascar.

Saint Vincent commença par Tunis, — n’était-ce pas là-bas,

  1. La duchesse d’Aiguillon.
  2. Le seul consulat d’Alger avait contracté une dette de 30 000 livres.