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les Trinitaires ou Mathurins, et les religieux de Notre-Dame de la Mercy [1].

Jean de Matha, le fondateur de l’ordre des Trinitaires, était né à Faucon, en Provence, le 24 juin 1160. Ses parens, qui étaient de petite noblesse et fondaient sur lui de grandes espérances, l’envoyèrent étudier à Paris, où il fut ordonné prêtre et reçut le bonnet de docteur en théologie. Mais son cœur était dès lors animé d’une autre ambition que celle des dignités et des riches prébendes ; il avait sans doute entendu bien des fois dans sa jeunesse le récit des enlèvemens de chrétiens par les corsaires sarrasins ; peut-être même avait-il été témoin des misères endurées par les galériens musulmans en France et rêvait-il de les soulager. En effet, son biographe nous raconte que, comme il disait sa première messe, un ange lui apparut, éblouissant de clarté et orné d’une croix rouge et bleue sur la poitrine, qui tenait ses mains posées sur l’épaule de deux hommes chargés de chaînes, l’un chrétien, l’autre Maure. Symbole touchant de la vraie charité qui, à l’instar du bon Samaritain, vient au secours de tout être souffrant, sans distinction de race. A la suite de cette vision, Jean de Matha renonça à l’Université et aux honneurs qui l’y attendaient et alla consulter un ermite célèbre, Félix de Valois, qui habitait les bois de Gandelu, près la fontaine de Cerfroid. Celui-ci, ne doutant pas un instant qu’il y eût là un signe du ciel, retint le jeune docteur et l’engagea à fonder un ordre pour la rédemption des captifs. A eux deux, ils en dressèrent les statuts, qui furent approuvés par Innocent III sous le titre de « Compagnie des frères de la Trinité » et d’après lesquels un tiers des revenus devaient être consacrés à cet objet. Ils adoptèrent pour costume une tunique blanche, ornée sur la poitrine d’une croix rouge et bleue, en souvenir de la vision de l’ange ; ils ne devaient aller qu’à pied, tout au plus, pour de longues traites, monter à âne, d’où le surnom de « Frères aux ânes », que le peuple leur donna. A l’aide d’une riche donation du roi Philippe-Auguste, ils bâtirent le premier couvent de l’ordre près de la fontaine de Cerfroid [2], désormais célèbre (1198) ; le second, doté par saint Louis, s’éleva à Paris, près de l’église de Saint-Mathurin, et valut à l’ordre

  1. Les Franciscains, les Dominicains et les Alfaqueques s’occupèrent aussi de racheter des esclaves ; mais, pour les deux premiers ordres, ce n’était pas leur office propre, et quant aux derniers, c’était un ordre espagnol moitié religieux, moitié militaire ; ils sortent donc des cadres que nous nous sommes tracés.
  2. On montre aujourd’hui encore, dans un vallon de ces bois arrosé par le Clignon, la source ombragée par des ormeaux et des peupliers, près de laquelle était l’ermitage. Il reste une tour du monastère du XIII’ siècle et une chapelle inachevée qu’on avait commencé d’édifier pour la restauration de l’ordre des Trinitaires en France.