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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/902

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Vous nous dites que les grandes villes sont en faveur de l’étalon d’or, je vous réponds que les grandes villes sont assises sur nos vastes et fertiles prairies. Brûlez vos villes et ne touchez pas à nos fermes ; vous verrez les villes se rebâtir par enchantement. Mais détruisez nos fermes, et vous verrez l’herbe pousser dans les rues de chaque ville de ce pays-ci !… Notre nation peut légiférer sur n’importe quelle question sans l’aide ni l’approbation d’aucun autre pays du monde.

Nous sommes au même point qu’en 1776. Nos ancêtres, qui n’étaient alors que trois millions, eurent le courage de se déclarer politiquement indépendans du reste du monde. Nous, leurs descendans, qui sommes aujourd’hui soixante-dix millions, nous déclarerons-nous moins Indépendans que nos ancêtres ? Non : ce ne sera pas l’avis de notre peuple. Aussi, peu nous importe le terrain sur lequel la bataille va se livrer. Si nos adversaires disent que le bimétallisme est une bonne chose, mais que nous ne pouvons y arriver sans l’aide de quelque autre nation, nous répliquons que, bien loin d’avoir l’étalon d’or parce que l’Angleterre l’a, nous rétablirons le bimétallisme, et l’Angleterre s’y ralliera alors parce que l’Amérique l’aura. S’ils ont le courage de lever la visière et de parler en faveur de l’étalon d’or, nous les combattrons à outrance, soutenus par la masse des producteurs de ce pays-ci et du monde. Ayant derrière nous les intérêts du commerce et du travail, et la foule des travailleurs, nous riposterons à ceux qui demandent l’étalon d’or : Vous ne mettrez pas sur le front du travailleur cette couronne d’épines, vous ne crucifierez pas l’humanité sur une croix d’or !

Il serait aisé de réfuter phrase par phrase cette déclamation sonore et d’en démolir chaque argument. Mais les démocrates assemblés à Chicago, les prophètes à longue barbe, ne discutaient pas. Ils étaient sous le charme, ils avaient trouvé l’homme qui épousait leurs préjugés, qui flattait leurs instincts et qui enveloppait d’une forme oratoire et pompeuse le vide de leurs théories. Aussi, après quatre tours de scrutin, les chances de Bryan allaient-elles croissant. Voici comment un témoin oculaire raconte ce qui se passa alors :

Un silence se lit dans la salle. Le moment solennel était arrivé. Le vote de l’État de Missouri pouvait donnera Bryan la majorité des deux tiers nécessaires à sa nomination. Le gouverneur de Missouri s’écria : « Je lève l’étendard de Nebraska. Bryan est un magnifique chef, beau comme un Apollon, et intellectuellement il défie toute comparaison ! Je donne les 34 voix du Missouri à Bryan. » C’en était fait. Les membres du Bland Club quittèrent leurs vestes et les agitèrent en l’honneur de Bryan. Un vieillard ôta son soulier et le brandit au bout d’une canne. L’océan humain s’agitait de nouveau. Le président de la délégation d’Iowa retira le nom de Boies et donna à Bryan les votes de l’Etat. Le sénateur Jones d’Arkansas fit de même ; le sénateur Turpie retira le nom de Matthews et proposa de rallier tous les suffrages au nom de Bryan. Un immense hourrah éclata dans la salle. Quinze mille individus hurlaient à la fois. Chapeaux, cannes, mouchoirs, éventails, coiffures de femmes couvertes de fleurs, des milliers de journaux avec le portrait de Bryan, voltigeaient au-dessus des têtes des spectateurs. L’orchestre joua le Salut au chef ; la bannière bleue de Bryan, étincelante d’argent, fut remise