Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/871

Cette page n’a pas encore été corrigée


L’amour que décrit M. de Geijerstam est celui qu’on peut attendre de cette race, un amour fait de contrastes et d’extrêmes, mélange d’entraînement passionnel et de rêve sentimental, libre de tout artifice comme de tout libertinage, aussi capable des élans et des abandons de la passion sensuelle que des réserves et des pudeurs du sentiment idéal ; — amour qui peut, par exemple, un soir de printemps, après la danse sur la pelouse, jeter par hasard deux êtres jeunes, vigoureux et vibrans, dans les bras l’un de l’autre, en laissant au mariage de consacrer plus tard ces fiançailles naturelles ; — amour qui peut aussi permettre le complet abandon de la femme à la discrétion de l’homme, et où l’homme trouve, de son côté, assez de force et d’empire sur soi-même pour respecter ce qui est confié à son honneur ; — amour qui a pu faire entrer dans les mœurs ces longues fiançailles, qui durent parfois plusieurs années, pendant lesquelles les fiancés vivent constamment ensemble dans la plus grande intimité ; — amour enfin qui croît au milieu des grandes libertés permises entre jeunes gens et jeunes filles, mais qui prétend exiger une chasteté aussi absolue dans le passé de l’homme que dans celui de la femme, et qui pardonne aussi difficilement chez lui que chez elle le libertinage avant le mariage, comme les infidélités après.

Ainsi, la jolie Emma Pehrson, nièce de la fermière Oison, aime passionnément son beau marin Knut. Ils sont fiancés, ils se marieront au printemps, lorsque le marin, qui doit s’embarquer pour son dernier voyage, sera revenu ; et ils vivront à la ferme, car la bonne tante Olson se fait vieille et aura besoin d’un bras jeune et vigoureux pour l’aider dans sa tâche. La veille du départ de Knut, les deux fiancés étaient restés assis sur le petit banc devant la maison, par une douce soirée d’été qui se prolongeait comme pour attendre l’arrivée de l’aurore. Ils avaient tous deux le cœur bien gros. Lui avait de plus un secret sur la conscience, un grand secret qu’il voulait lui confier. Elle s’était assise sur ses genoux et lui caressait les cheveux, et toute la candeur de son âme rayonnait dans ses grands yeux bleus, comme la bonté de son cœur se reflétait dans la douceur de son clair sourire. Et lui la tenait par la taille et l’embrassait tendrement ; et vingt fois il avait ouvert la bouche pour lui parler, mais toujours sa timidité l’arrêtait, les paroles mouraient sur ses lèvres et la confidence était remplacée par un nouveau baiser… Et le lendemain il partait sans avoir rien dit.

Un jour, la vieille mendiante de la ville arriva à la ferme, et Emma, qui ne la laissait jamais passer devant la porte sans lui apporter de quoi se réconforter, alla lui chercher à boire et à