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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/835

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ne viennent labourer si bien les champs usés et les cœurs las, qu’y puissent germer de nouvelles moissons et des désirs nouveaux. Déjà, dans nos sociétés ébranlées, vieilles surtout d’avoir trop vécu, s’élève un parti menaçant, à peine politique, avide, pressé et logique, qui promet aux misérables et aux déshérités leur tour de jouir, après la venue du grand soir, et non plus aux humbles le royaume du ciel ! Le mot, pour être d’une poésie farouche, est peut-être plus vrai qu’on ne pense. Le ciel du monde devient rouge, et si le soir doit bientôt venir du grand jour que nous voyons, et la chute du mouvement intellectuel que nous finissons peut-être, l’art se couchera pour mourir, comme un grand chevalier qui se couche tout armé, et ne peut survivre à la défaite de l’amour ! Pour mourir, ai-je dit ? Pour dormir peut-être, jusqu’à ce qu’un génie le vienne réveiller, ou un dieu !

Il n’y a, en effet, qu’une religion neuve, ou, si l’on veut, une forme nouvelle de la religion éternelle, qui refera des idées, des civilisations, des arts. Hors d’une conception quelconque de la divinité, il n’y a pas d’idéal possible, et par conséquent pas d’art. Reste à savoir s’il y a une forme de croyance, un moule de religion capable de contenir le postulat de l’avenir, quel qu’on le puisse supposer. A cette question, il n’y a que deux réponses, s’excluant définitivement : la chrétienne, qui est affirmative de la continuité du règne de Dieu jusqu’à la fin des temps, et l’autre qui n’a vraiment pas encore accumulé assez de preuves pour être crue, ni assez d’amour pour être obéie. En attendant, l’art se meurt, avec bien d’autres choses, d’infidélité. On pourra réprouver et combattre cette hypothèse. Qu’on me permette seulement d’essayer ici d’y apporter quelques preuves, les unes de sentiment, les autres d’histoire. Du moins, si elle ne satisfait pas de bons esprits, elle donne, pour quelques-uns, à l’histoire des arts un charme particulier, noble et un peu mélancolique, pareil à celui qui monte au cœur devant un beau coucher de soleil, alors qu’on attend la nuit qui repose avec l’incertitude vague et le secret espoir de voir recommencer le jour. L’art est comme ce soleil de vie. La suite de ses formes successives apparaît semblable à la progression harmonieuse des années dans une longue existence. C’est une parfaite joie intellectuelle de revivre ces belles heures du monde ; et, quoi qu’il advienne de nos regrets et de nos rêves, il nous reste toujours, de les avoir connues, quelque chose de grand dans l’âme.


G. DUBUFE.