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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/834

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opposition à la science, toute la faiblesse de l’Art dans un avenir conçu comme toujours perfectible. Et c’est encore ce qui me fait croire et dire, — au risque de passer pour un mauvais serviteur d’une cause qui m’est chère, — que les Arts, après avoir commencé par être matérialistes, deviendront de plus en plus spiritualisés, se réfugiant de plus en plus dans l’idée pure, jusqu’à ne plus chercher dans la matière l’indispensable point d’appui, et retournant d’abord au symbole d’où ils sont sortis, finiront, faute de pouvoir trouver une forme assez immatérielle de leur essence, par s’évaporer comme un trop subtil parfum.

Il n’y a pas, ai-je dit, de progrès en art. Qui oserait soutenir qu’il y ait un progrès des sculptures de Phidias aux plus belles des œuvres de sculpture de nos jours ? Michel-Ange, qui pourtant portait en lui un idéal supérieur, l’idéal chrétien, a-t-il été supérieur à Phidias ? Je ne le crois pas. Ce serait peut-être que la forme même de l’art du sculpteur ou sa matière, ne pouvait se prêter aux transformations, aux déformations, si l’on veut, imposées par la complexité croissante d’un nouvel idéal. La beauté morale exigée par une religion qui, apportant la pitié au monde, allait changer le monde, serait-elle exprimée dans le marbre ou le bronze avec la même perfection que l’antique sérénité païenne ? On en peut douter. Et ce serait encore que l’idéal de cet art de la sculpture ayant été rempli complètement à un certain moment de l’histoire, l’effort de la Beauté absolue à conquérir s’est transporté dans une autre forme d’art, plus complexe ou plus complète, comme on pourrait le dire, par exemple, de la Peinture, qui, en ajoutant aux formes les couleurs, et en interprétant les réalités tangibles dans l’espace sur des surfaces planes et conventionnelles, acquerrait une sensibilité beaucoup plus grande mais plus fragile à la fois. Et voici que nous suivons ainsi, très nettement, la constante progression en idéal dont je parle.

En revanche ne peut-on pas prétendre qu’on n’a jamais atteint à d’autres âges un sommet égal à celui-ci : la neuvième symphonie de Beethoven ? La littérature même n’est encore qu’une grandeur nationale ; la musique est déjà une langue universelle. C’est une forte présomption en faveur de cette hypothèse, que la suprématie artistique doit passer à la forme d’art la plus capable de rendre les sensations et de satisfaire les besoins spirituels de civilisations de plus en plus complexes, et tourmentées. C’est tout ce que je veux dire ; et si toutes les formes d’art continuent, naturellement, à coexister et à être exercées concurremment dans toute société organisée, un jour viendra où, cette sorte de royauté de la pensée ayant passé successivement à chacune de ces formes de l’art, le cycle étincelant se fermera, à moins que les barbares