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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/833

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de l’humanité qui marche, les artistes sont les chanteurs de la route ! Ecoutez leur chanson ; ne l’analysez pas toujours ; ne la disséquez pas sans cesse ! Il ne faudrait juger les hommes que pour l’utilité ou le charme de leur partie dans le concert universel. Il ne faut aimer les œuvres que pour ce qu’elles représentent de vérité momentanée, mais d’amour éternel dans la continuelle évolution des choses.

S’il est, en effet, une originale et saisissante conquête de l’esprit moderne, en fait de méthode intellectuelle ou scientifique, c’est bien celle qui consiste à expliquer par l’évolution les lentes transformations des êtres subissant l’influence des milieux. L’histoire des idées doit obéir à la même loi. Venise, au XVIe siècle, explique le Véronèse, comme Assise au XIIIe avait expliqué saint François. En appliquant à l’histoire des arts cette théorie, si féconde ailleurs, on pourrait peut-être mieux montrer la marche de nos arts dans l’humanité ; comment ils ont toujours et uniquement traduit les aspirations spirituelles et embelli les besoins matériels — pour mieux dire trahi les habitudes et reflété l’âme — de chaque groupe d’hommes à l’origine, puis de chaque cité, à mesure que la race humaine s’organisait, puis de chaque nation jusqu’à nos temps ; et comment aussi peut-être, après avoir été un jour la suprême expression, et sous une forme plus universalisée puisqu’elle aura été plus immatérialisée, d’une collectivité de plus en plus grande, ils sont destinés à disparaître, — ou à se transformer.

Et c’est en ce sens qu’à côté des grands problèmes sociaux, le problème de l’Art parallèlement se pose ; l’avenir de l’Art me paraît indissolublement lié à ces hautes questions de religions et de foi, de croyances et de vérité ; il n’échappera pas à la terrible loi d’unification que semble poursuivre la Nature, et, comme elle et au-dessus d’elle, la conscience humaine, poussées toutes deux vers un but encore invisible, à peine occupées de la continuation de l’espèce et de la continuité de l’idée, sans pitié pour l’individu. Or, l’Art n’a jamais vécu que de diversité, que d’individualité. Toute unité le tuera. La science abstraite en est purement la négation. C’est de la perpétuelle bataille des idées personnelles et des visions particulières que naît la vie, en art, et qu’ont jailli les superbes renaissances après les longs abaissemens, mais non le progrès. Car il n’y a pas, il faut avoir le courage de le dire, il n’y a pas de progrès artistique ; il n’y a que des réactions successives d’un extrême à l’autre de l’idée, et des êtres qui passent, égaux en réceptivité, pour ainsi dire, dans des milieux différens, et qui formulent ces réactions à d’inégales et imprévues distances. Et c’est bien là, par