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dans un fort beau temple qui ressemble à une prison. Enfermés dans leur tour d’ivoire, on les a si bien séparés de la foule que, pour un peu, ils n’auraient plus de communication avec le monde. Et c’est l’histoire de toutes les décadences : d’abord c’est, au milieu du peuple, sortis de lui et vivant de lui, des suites d’hommes, distingués à peine de la masse, chantant, sculptant, peignant pour elle, sur un thème commun, comme hiératique ; constructeurs inconnus des grandes cathédrales impersonnelles, poètes des grandes épopées populaires. Puis les ouvriers de l’idée et de la main s’affinent, se spécialisent, et fatalement s’isolent de la foule, par hauteur d’âme, par fierté ou par tristesse. Mais aussitôt qu’ils s’en sont isolés, — et comme par une loi cruelle — ils en perdent la direction ; et, hors de cette communion, les grands efforts s’abolissent, et bientôt les grandes époques sont épuisées. C’est pour les artistes, je le crois, que l’antiquité a inventé ce beau symbole du géant qui doit sans cesse toucher terre pour garder sa force invincible. C’est dans le sol, c’est dans le peuple, c’est dans la vie qu’est l’origine de toute pensée, de tout art, et j’ajoute, de toute foi. La plus grande erreur intellectuelle est d’isoler le penseur de la vie, l’homme de la matière, l’esprit de la forme.

L’erreur artistique de ce siècle, au moins chez nous, a été de séparer l’artiste de l’artisan. La conception d’un art noble à côté d’arts vulgaires, non seulement les dominant, mais les dédaignant, vivant loin d’eux et d’ailleurs, châtiment logique, mourant sans eux, a été le crime d’une école ; — oserai-je dire de l’Ecole ? plus qu’un crime, une faute, pour emprunter un mot célèbre, et une faute presque irréparable. Remontera-t-on le courant ? Pourra-t-on, à travers les idées bouleversées, les mœurs changées avec les conditions économiques du travail même, renouer les chaînons d’une vieille tradition, si française ? On semble y apporter à cette heure la plus curieuse passion, bien qu’avec un peu d’exagérée précipitation, et du moins une presque unanimité d’efforts, par un retour aux applications plus directes des arts à leur but particulier ; par l’appropriation plus logique, plus modeste parfois et en cela non moins forte du don particulier, du génie intime, si l’on veut — de chaque individu à la forme et à l’utilité du métier qu’il exerce ; par une meilleure connaissance enfin de l’origine de chacun des arts et de son histoire.

C’est ce qu’on a appelé la réforme des Arts appliqués. Comme si l’art avait jamais pu avoir un sens, une raison d’être autrement qu’appliquée à son but propre ! Mais c’est un des malheurs de ce temps et peut-être plus encore de ce pays, d’avoir dénaturé le sens des mots, et, ce qui est plus grave, la valeur des idées qu’ils expriment. Bien des causes diverses, comme nous le verrons, ont