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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/824

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fond que notre façon d’aimer. Et s’il me demande quel doit être à cette heure notre but commun, notre urgent et immédiat effort, je lui répondrai que, si le naturalisme, — peintre, j’aurais mauvaise grâce à le nier, — en nous ramenant à « une violente amour » de la nature, pour servile qu’elle fût, nous a nettoyé l’esprit, comme l’impressionnisme, par une observation plus aiguë du plein air, a nettoyé notre palette et simplifié peut-être notre compréhension graphique des mouvemens, ni l’un ni l’autre n’ont servi beaucoup la science de la composition, ni le respect du dessin, — cette probité, comme disait Ingres ; que les mêmes effets, pour des raisons semblables, se sont produits dans les autres arts, comme il est aisé de s’en apercevoir ; mais qu’il est temps, et grand temps, de nous retremper aux sources de notre intelligence et de notre culture françaises, ce qui est proprement retourner à la tradition, librement mais respectueusement entendue, et ainsi renouer les ambitions nouvelles aux désirs anciens. Mon ardente croyance est toute en la nécessité d’un retour sincère à l’idéalisme, mais à un idéalisme sain et fort, et non à un mysticisme bâtard et sans conviction, qui n’en est que la caricature.

Malheureusement les idées ont des maladies comme les êtres. Il y a certainement des crises intellectuelles chez les peuples comme chez les individus, et je crois que nous traversons un de ces momens difficiles. Que l’on considère seulement comment nous vivons, on dira de suite comment nous pensons. Travail, joie ou peine, — art ou métier, — tout est, chez nous, également superficiel. C’est que dans la hâte de l’existence, la vie n’est plus profonde : le mot est d’un grand artiste qui était un vrai penseur. A courir après le succès, on s’excite, on s’agite, ou on s’essouffle, mais on n’a plus le temps d’être ému. Tous, ou presque tous, dans notre société inquiète, sans lien, composite et mal composée, nous ne vivons que de désirs douteux, d’efforts factices, de plaisirs tristes ! Nous nous croyons actifs, nous ne sommes que pressés. Citoyens, nous ne pensons qu’à la jouissance matérielle au bord du plus grand danger moral qui nous ait jamais menacés. Artistes, nous ne sommes plus des apôtres, mais des commerçans ; hélas ! pas même des combattans, mais des dilettanti, ou des égoïstes ?

Et, pendant ce temps-là, des races plus froides, moins douées pourtant, mais plus sérieuses ou plus confiantes, montent lentement, sûrement, tout autour de nous. J’ai bien peur que toute notre agitation, intérieure ou extérieure, ne soit tout le contraire d’un signe de force. En tout cas, dans les arts, le désarroi est complet. Il n’y a plus de doctrine commune, et chacun perd le meilleur de son temps à se refaire une grammaire ; c’est parfait ; mais