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d’expliquer au public, par la suite, et de façon plus technique, le parallèle fonctionnement de ces deux forces jusque dans les détails pratiques de tous nos métiers. En somme, c’est une harmonie à chercher continuellement ; et si l’on doit appeler la poésie un art aussi, c’est parce qu’elle est le rythme par exemple, et doit pénétrer tous les arts sous forme d’harmonie, comme les arts doivent dégager de la poésie sous forme d’idéal.

Nous ne manquerons pas de preuves à l’appui de cette vérité ; mais en attendant, l’aurai-je pu rappeler discrètement, mais fermement, aux artistes qui font avec imprudence profession de l’oublier : le mépris du métier, ou seulement l’indifférence est une maladie toute moderne. Des Flandres jusqu’en Italie, de la Grèce à la Chine, tout noble maître est doublé d’un parfait artisan. Pensez à un marbre antique et aussitôt après à une pièce en laque du Japon ; à une toile de Terburg et à une fresque de Botticelli ; à un chant d’Orient et à une phrase de Mozart. Sous la dissemblance, quelle étonnante parenté dans la perfection ! Il n’y a aucun rapport entre le métier de Rubens, et celui de Ghirlandajo ; et tous les deux sont de beaux métiers. Il sera plus facile après cela de comprendre ceux qui ne le sont pas aujourd’hui ! Tous les chefs-d’œuvre, de toutes les écoles, évoquent un sentiment de beauté intrinsèque, de beauté voulue et aimée. Belle matière, belle langue, ou beaux sons, ils provoquent comme une tentation d’en toucher le tissu, d’en respirer l’odeur, d’en goûter l’harmonie. Une sculpture dorée par le soleil, un peu usée par le temps, a l’air comme douce aux doigts ; une peinture qu’a lentement ambrée l’émail des années a quelque chose de velouté et de rare qu’on aimerait à caresser comme le dos d’un animal très délicat. On ne comprend bien qu’ainsi la joie attendrie qu’avait, dit-on, Michel-Ange devenu presque aveugle à la fin de sa vie, en touchant de ses mains tremblantes le beau torse antique du Vatican. Eh bien ! il y a pour l’artiste, n’en doutez pas, la même sensation infiniment douce et pourtant si puissante, exquise et presque indéfinissable, à toucher la terre grasse, la couleur fluide, le fin papier où il tente, avec l’amour de la nature et l’aide de Dieu, de préciser son rêve !

Tous les maîtres ont eu un métier fort, un métier savamment et patiemment organisé. Et il n’y aura pas de génies nouveaux sans un métier parfait, quoique nouveau. A plus forte raison, tous ceux qui travaillent au-dessous ou à côté des génies, — ou plutôt qui par leur travaux modestes ou obscurs préparent le terrain pour les futurs génies, — doivent-ils faire, sous peine de disparaître inutilisés ou médiocres, un perpétuel effort pour instruire leur main